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Le point de rupture
Entretien avec Duane Elgin
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WIE: Dans votre livre, vous faites un lien entre l'histoire de l'évolution humaine et notre capacité à communiquer.
DE: Je crois effectivement que c'est notre capacité à communiquer qui nous a permis d'évoluer de l'état de chasseurs-cueilleurs pour devenir une civilisation pratiquement planétaire. Et ce sera aussi notre capacité à communiquer qui nous permettra d'atteindre une civilisation assurant la survie de l'espèce.
Le quatrième facteur favorable, d'après moi, est la réconciliation. Si l'on examine la nature de la violence et du conflit dans le monde, il me semble qu'elle est en train de basculer du mode réactif adolescent vers le mode interactif adulte de la négociation. Nous sommes en train de réaliser le coût énorme de l'hostilité. En Afrique du Sud, par exemple, on est passé de l'apartheid à un nouveau gouvernement. Quelle transformation extraordinaire! En Irlande du Nord, on essaie d'aboutir à une certaine pacification et les choses progressent. Regardez ce qui s'est passé au Moyen-Orient. Ils s'étaient presque mis d'accord et constatent aujourd'hui comme il est douloureux d'avoir manqué une telle chance. Une conscience plus mûre semble ainsi croître dans le monde, une conscience qui se rend compte que le pouvoir de l'amour, de la réconciliation est crucial pour notre avenir si nous voulons vivre ensemble sur cette petite terre. Et tout cela n'est pas limité aux rapports ethniques, aux relations entre les hommes et les femmes, aux différentes races, cela concerne aussi la répartition des revenus, la réconciliation entre les générations ou même avec les autres espèces dont nous sommes séparés. Il y a beaucoup de dimensions à la réconciliation.
WIE: Vous affirmez aussi dans votre livre et ailleurs que selon vous la crise actuelle est une crise de spiritualité ou d'éveil. Pourriez-vous expliquer en quoi le chemin spirituel est inextricablement lié à notre succès ou à notre échec collectifs en tant qu'espèce en cours d'évolution ?
DE: Non seulement nous nous heurtons au mur de l'environnement et aux limites de la croissance physique, mais aussi au mur de l'évolution, qui est la limite de l'image traditionnelle que nous avons de nous-mêmes en tant qu'espèce et aussi la limite de cette forme de croissance. Nous atteignons également les limites de nos Histoires humaines, celles de nos nations, nos races, nos groupes ethniques. Il nous faut maintenant trouver notre Histoire plus vaste en tant que famille humaine. Et lorsque nous regardons le sentiment de notre identité en tant qu'espèce et réalisons notre besoin d'une Histoire plus vaste, cela nous invite à l'investigation de ce qu'on appelle la dimension spirituelle.
WIE: Qu'entendez-vous par " Histoire plus vaste en tant que famille humaine " ?
DE: J'entends : qui sommes-nous ? que faisons-nous ici et où allons-nous? Mon sentiment de ce qu'est notre histoire plus vaste est merveilleusement résumé par le nom que nous nous sommes approprié en tant qu'espèce : Homo sapiens sapiens. "Sapient" signifie être sage ; "sapient sapient" signifie être doublement sage. Nous sommes l'espèce, de par notre propre définition, qui sait qu'elle sait. Accomplir le sens de ce nom que nous nous sommes donnés, Homo sapiens sapiens, c'est accomplir notre capacité à être doublement sage, c'est découvrir notre place dans l'univers vivant. Cela transforme complètement la nature de l'aventure humaine. Nous pouvons alors nous demander : sommes-nous au service de notre capacité à être doublement sage, à savoir que nous savons, en d'autres termes à notre capacité d'éveil? La culture peut-elle évoluer conjointement à cet éveil de la conscience? Si oui, comment faire évoluer la culture et la conscience d'une façon qui serve réellement notre éveil collectif? Cela devient notre objectif et à ce moment là, tous les problèmes auxquels nous sommes confrontés sont maintenant placés dans un contexte très différent.
WIE: Que doit-il se passer de façon pratique pour que ces changements se produisent ? Comment réussir cette " mise à l'épreuve évolutive " ?
DE: Je pense que, de toute évidence, diverses choses doivent arriver, mais je sens que finalement l'essentiel se résumerait à nos conversations. Le tissu de nos vies, ce sont nos conversations et nos histoires. En tant qu'individus, que ce soit dans nos salons, nos salles de réunions ou de classes, il nous faut parler de ces facteurs négatifs et positifs et de cette initiation que nous traversons. Nous devons nous éveiller à ce qui est en train de se passer. Il nous faut l'évoquer dans nos conversations individuelles afin d'ancrer cette réalité dans nos vies personnelles. Parallèlement, à travers les médias, il nous faut en parler dans nos débats publics, afin de permettre aux gens de se rendre compte qu'en plus du monde de la consommation, un autre monde existe auquel nous devons aussi accorder notre attention. Avec ces échanges que je qualifierais de " conversations réfléchies " tant à l'échelle locale qu'à l'échelle de la société, je pense que nous pourrions vite trouver un consensus viable qui nous permette d'avancer sur une voie radicalement différente et nous mènera à un équilibre de vie, à un avenir bien plus satisfaisant pour nous. Mais la clef, c'est la conscience. C'est s'éveiller.
WIE: Comment transmettre ce sentiment d'urgence si cruciale pour la conscience collective?
DE: Nous pouvons soit attendre que les circonstances deviennent si intolérables qu'elles nous forcent à nous réveiller ou bien accorder plus d'importance aux informations concernant par exemple l'extinction des espèces, le changement climatique, la pauvreté ou l'amenuisement des ressources naturelles. Nous pouvons utiliser les médias pour y accorder plus d'importance et en imprégner nos consciences. Or aujourd'hui, ces facteurs sont exclus des médias. Nous sommes considérés non pas comme des citoyens qui souhaitent être informés mais comme des consommateurs qui souhaitent être divertis. Une manière très efficace de transformer l'état actuel des choses serait donc d'accorder plus de temps d'antenne à ces sujets et aux incroyables possibilités qui nous attendent ; c'est véritablement ouvrir l'esprit de notre espèce, de notre conscience collective.
WIE: Une façon de présenter le chemin spirituel est de le voir comme le passage d'une perspective égocentrique, tournée sur soi, sur la vie, vers un soin et une attention grandissants prenant en compte des dimensions de plus en plus vastes de la vie dans sa totalité. Néanmoins, on a toujours considéré que traverser les dimensions les plus profondes du voyage spirituel d'une façon à être libéré réellement d'une vision égocentrique du monde, est une tâche très difficile, impliquant l'engagement profond de celui qui emprunte ce chemin de transformation. Bien qu'il ne fasse aucun doute que le monde ait un cruel besoin d'individus spirituellement mûrs, le véritable spécimen semble plutôt rare. Étant donnée l'urgence de cette crise collective mais aussi le défi que représente une transformation spirituelle véritable, qu'est-ce qui vous permet d'être confiant et de croire que la transformation que vous envisagez sera relayée par un nombre significatif d'individus et/ou d'institutions ? Comment l'éveil peut-il sauver le monde ?
DE: A l'occasion de mes voyages autour du monde, au cours des cinq ou six dernières années, j'ai eu l'occasion de poser la question suivante à de nombreuses personnes dans des circonstances et des lieux très variés : si vous considériez la famille humaine comme une seule entité, quel âge a-t-elle ? Nous comportons-nous comme de jeunes enfants, des adolescents, des adultes ou des personnes âgées ? Spontanément, à ma grande surprise, les personnes interrogées n'eurent aucun mal à comprendre la question et répondirent qu'en tant qu'espèce, nous sommes dans nos années d'adolescence.
Cela m'a conduit à étudier la psychologie adolescente et c'est un fait que les adolescents tendent à être rebelles, de la même façon que nous nous rebellons contre la nature. Ils ont tendance à penser qu'ils sont immortels, qu'ils vont vivre pour toujours sous leur forme actuelle et nous-mêmes vivons sans penser aux conséquences à long terme de nos actions. Les adolescents font grand cas de leur apparence extérieure et regardez-nous avec cette culture matérialiste, orientée vers la consommation ! Il y a donc un grand nombre de similitudes entre le comportement de l'adolescent et celui de la famille humaine aujourd'hui. J'ai trois enfants proches de la trentaine et j'ai vu comment ils ont abandonné les traits de l'adolescence pour se soucier vraiment de leur famille, de leur avenir, de leur travail et de leur relation avec les autres. Si, en tant que famille humaine, nous passions d'une conscience d'adolescents à une conscience de jeune adulte, il me semble que les résultats seraient organiques, très naturels et tout à fait incroyables.
Avoir demandé ainsi l'âge de la famille humaine et m'être vu répondre de façon si enthousiaste et si spontanée que nous vivons notre adolescence, m'inspire confiance car cela suggère qu'un processus normal et organique de développement est en train de se produire. Nous approchons de notre potentiel naturel à nous éveiller et à entrer dans l'âge mûr de l'espèce. J'ai confiance en la profonde intégrité de l'univers, en notre intégrité en tant que famille humaine, et en notre aventure.
WIE: Les membres d'organisations caritatives sont souvent très critiques à l'égard de la recherche spirituelle, l'accusant d'être profondément narcissique, de ne se soucier que de l'individu et de rester indifférente aux soucis plus vastes de la société. En même temps, les maîtres spirituels ont déclaré depuis fort longtemps que c'est seulement à travers la transformation individuelle que quelque chose peut vraiment changer dans la société toute entière. Par exemple, on rapporte les propos suivants du très respecté J. Krishnamurti, " Ce que vous êtes, le monde l'est. Et sans votre transformation, il ne peut y avoir transformation du monde. " C'est une question peut-être aussi vieille que la vie spirituelle elle-même: est-ce que je change le monde ou est-ce que je me change moi-même? Étant donné la crise actuelle de l'évolution, comment comprenez-vous le rôle de l'évolution individuelle par rapport au changement collectif? Pour ces individus qui ressentent un puissant appel spirituel et se soucient aussi profondément de l'état du monde, où doivent-ils mettre leur énergie et porter leur attention ?
DE: J'ai l'impression qu'il s'agit d'un processus co-évolutif. Nous avons cru que nous pouvions nous désengager du monde et mener une entreprise spirituelle qui était notre propre processus d'éveil. Il est merveilleux d'être éveillé au sein d'une tradition ancienne, mais il est aussi très important d'intégrer ces écoles de pensée dans le monde moderne. De nombreux ponts sont à construire entre le spirituel et le temporel, entre le mental de l'espèce et le corps de l'espèce pour ainsi dire.
Prenez par exemple les traditions spirituelles. Combien d'entre elles perçoivent les médias comme expression du mental collectif et, par conséquent, diffusent le savoir de leur tradition afin d'aider les médias à devenir une expression saine et plus éveillée de ce mental collectif ? - cela n'arrive pas. Personne n'en parle. Pourtant les médias sont un formidable outil pour faire passer les principes de sagesse acquis par une pratique de la méditation personnelle dans la pratique collective de l'attention en tant que civilisation ? Par exemple, dans le Bouddhisme, il y a une liste d'outils pour l'éveil ou pour un esprit sain, qui inclut la concentration, l'attention, l'équanimité, etc. Appliquons maintenant cela à notre civilisation dans son ensemble et prenons la télévision comme la manifestation la plus évidente de notre mental en tant qu'espèce. Utilisons-nous la télévision pour être attentifs ? Bien sûr que non. Nous sommes comprimés dans une vision de consommation très étroite, très réduite du monde. Nous sommes pratiquement déconnectés du monde. Nous ne comprenons pas les facteurs défavorables les plus importants qui pèsent sur notre existence. Utilisons-nous la télévision pour cultiver notre capacité de concentration collective sur des choix critiques? Non, nous favorisons le divertissement et la fragmentation. Utilisons-nous la télévision, notre cerveau social, pour cultiver l'équanimité ? Non. A l'heure actuelle, nous suscitons l'agitation collective dans la plupart des médias. Le point que je tiens à souligner est que, tradition spirituelle ou pas, il nous faut, en tant que famille humaine, commencer à cultiver les qualités générales d'une espèce éveillée si nous voulons vraiment faire face à ces graves défis.
Nous sommes, je pense, en train de découvrir que nous sommes profondément immergés dans le mental de l'espèce et que celui-ci n'est pas très éveillé à ce stade. Mais ceux qui sont éveillés font l'expérience de cette souffrance, de cette tension et de ce stress du mental de l'espèce qui lutte pour s'éveiller. Il est important pour ceux qui travaillent sur leur propre état d'éveil d'être attentifs au mental de l'espèce et d'être conscients qu'ils sont les pionniers d'un plus grand combat, d'un processus d'éveil plus vaste. De beaucoup de façons, c'est l'appel à la maturation de l'espèce dont il est question dans cette période d'initiation, ce rite du passage d'un parcours individuel vers un parcours en communion avec le reste de la vie, avec les autres et avec le mental de l'espèce.
WIE: Plus haut, vous disiez que remplir notre mission en tant qu'Homo sapiens sapiens ou " humains doublement sage " c'est " découvrir notre place dans l'univers vivant. " Pourriez-vous expliquer en quoi le fait de réaliser notre potentiel pour cette double sagesse nous permet de découvrir notre place dans l'univers ?
DE: Tout d'abord, lorsque nous essayons de comprendre notre voyage évolutif, il me paraît très important de regarder les desseins de la nature. Si nous parvenons à nous aligner avec la nature, j'ai l'impression que notre voyage sera plus facile et plus souple. Si l'on regarde ce que fait la nature, que ce soit au niveau de l'atome, au niveau de l'humain ou au niveau des galaxies, on retrouve une même signature, une forme commune qui émerge. Sous sa forme statique, cette forme est celle d'un beignet et sous sa forme dynamique, celle d'une tornade, d'un ouragan ou d'un tourbillon. Cette structure, appelée " torus ", est le plus simple organisme auto-organisé. Les atomes ont cette structure, les galaxies ont cette structure. Ce que j'en conclus c'est qu'à tous les niveaux, l'univers a un projet central, celui de créer des systèmes auto-organisés. L'Homo sapiens sapiens est la capacité de s'auto-organiser consciemment. Si vous savez que vous savez, vous avez la capacité de vous centrer, de vous organiser et de vous prendre en charge. Devenir un homo sapiens sapiens accompli, c'est mener à bien le projet de l'univers. Nous nous sommes donnés un nom parfaitement en accord avec l'accomplissement du dessein commun de l'univers.
WIE: Vous avez aussi écrit à propos de notre but commun en termes plus explicitement spirituels, suggérant qu'une partie du voyage humain soit la quête et la découverte de ce que nous sommes au niveau de l'âme, bien au-delà du confinement de nos corps physiques. Au cours du processus évolutif, nous pouvons reconnaître de façon ultime que nous sommes "un corps de lumière et de connaissance". Pourriez-vous expliquer ce que vous voulez dire par ce "corps de lumière et de connaissance" et pensez-vous que ce soit le point final de l'évolution humaine ?
DE: Les physiciens nous disent que l'élément de construction de base de la réalité est le photon, c'est à dire la lumière. Cela veut dire que nous vivons donc déjà dans une écologie de lumière, que nous sommes dès à présent, des êtres de lumière. C'est juste qu'ici-bas c'est plutôt dense. Dans ce sens là nous pouvons dire que le point final de l'évolution est déjà devant nous. Lorsque nous réalisons notre potentiel de savoir que nous savons, cet éveil est souvent décrit comme de baigner dans une lumière pleine de compassion et d'une immense sagesse. Je crois que nous sommes immergés dans cette lumière en ce moment même au sein d'un univers vivant. L'évolution s'emploie à permettre à cette lumière de pénétrer notre être et de là, de s'exprimer dans le monde. Est-ce là le point final de l'évolution ? Je ne le pense pas. Ce qui est en train de se produire est peut-être encore plus extraordinaire. Alors que nous arrivons au centre du savoir que nous savons, c'est tout simplement le commencement de l'évolution. Lorsque nous sommes stabilisés dans notre sentiment le plus profond de nous-mêmes, nous pouvons alors pénétrer les écologies profondes de l'éternité en tant que participants conscients, actifs et co-créateurs. Plus que le point final, c'est vraiment le point de départ. Je crois que le cosmos est un lieu où les formes de vie peuvent accéder librement à un savoir fondé sur la connaissance de soi. Réaliser notre potentiel de double-sagesse marque le point de départ d'une phase de l'évolution complètement nouvelle.
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