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Le point de rupture

Entretien avec Duane Elgin


WIE:
Beaucoup de penseurs, de futurologues, de scientifiques et de visionnaires nous préviennent que les vingt à trente prochaines années seront une période de mise à l'épreuve pour l'espèce humaine, une période de crise dans le cours de l'évolution qui amènera des changements énormes, voire catastrophiques. Pourriez-vous décrire les facteurs clefs qui, d'après vous, précipitent cette crise ? Qu'allons nous devoir confronter dans les années à venir ?

DUANE ELGIN:
Ce à quoi nous avons vraiment à faire face c'est à la convergence d'un certain nombre de facteurs puissants: changement climatique, extinction des espèces, extension de la pauvreté et croissance de la population. Ces facteurs pourraient exister individuellement mais ce qui fait la spécificité de cette période c'est que le monde est devenu un système clos. Il n'existe plus d'endroit où s'échapper et toutes ces forces puissantes commencent à s'interpénétrer et à se renforcer mutuellement. On pourrait comparer cette situation à celle d'élastiques qu'on étirerait de plus en plus jusqu'à dépasser la limite de leur élasticité, la limite de leur point de rupture. A mon avis, le système mondial dispose encore d'un certain degré d'élasticité. Mais d'ici quelques dizaines d'années nous atteindrons le point de rupture.

WIE:
Que répondriez-vous à quelqu'un qui vous dirait "Mais enfin, de quelle crise parlez-vous ? Tout n'est pas parfait, c'est vrai, mais il ne faut pas dramatiser. Nous trouverons bien une solution. Il n'y a pas de problème ; tout va bien se passer." ? Que diriez-vous à cette personne qui puisse la convaincre que la situation est urgente et qu'il convient de s'y confronter sans plus attendre ?

DE:
Regardons chacun de ces facteurs l'un après l'autre. Tout d'abord, le changement climatique. A lui seul, ce facteur est en mesure de changer la situation globale du monde. L'étude des niveaux de dioxyde de carbone sur plusieurs milliers d'années montre que ceux-ci sont très fortement corrélés aux courbes de températures. Au cours des vingt derniers millions d'années les niveaux de Co2 ont oscillé entre 170 à 300 parts par million. Nous sommes maintenant hors de ces normes. Nous approchons aujourd'hui des 380 parts par million, ce qui veut dire que nous avons créé une situation qui dépasse tout ce qui a existé au cours des vingt derniers millions d'années, période d'énormes fluctuations tant en ce qui concerne les glaciations que les réchauffements. Et nous continuons à injecter du Co2 dans l'atmosphère à un rythme effréné.
Prenons maintenant l'exemple de la calotte glaciaire du Groenland qui nous permet de déterminer la rapidité avec laquelle les changements climatiques peuvent se produire. De l'avis des scientifiques, la dernière période glaciaire, voici environ 120.000 ans, a déferlé en l'espace de seulement vingt ans. Il n'est donc pas question ici de siècles mais de vingt ans à peine ! La situation que nous sommes en train de créer est donc véritablement critique. Le réchauffement et la montée des océans sont préoccupants, mais je me soucie bien plus encore du changement des normes climatiques et pluviométriques - c'est à dire où et quand il pleut. Si le changement est brutal, nous ne serons pas en mesure d'adapter l'agriculture globale aux nouvelles circonstances climatiques.
Dans cette même période de vingt ans, alors que ce changement climatique s'opère, la population mondiale va augmenter de 2 à 3 milliards d'individus, l'équivalent d'un Los Angeles de plus par mois. Des quantités énormes d'individus vont arriver sur la planète au moment même où le climat commence à changer et rendre la production de nourriture plus précaire. En termes de ressources, on estime qu'en l'an 2020, 40% de la population mondiale n'aura pas accès à suffisamment d'eau pour cultiver sa propre nourriture. 40% de la population mondiale n'aura pas assez d'eau pour faire pousser sa propre nourriture ! De plus, la plupart de ces personnes vivront dans les régions les plus pauvres de la planète, installés dans les bidonvilles qui entourent les mégalopoles des pays en voie de développement.
Nous pouvons alors prendre en compte d'autres conséquences, comme l'extinction des espèces. On estime que 20% de toutes les espèces animales et végétales sont menacées d'extinction dans les trente prochaines d'années et que la moitié pourraient avoir disparu d'ici cent ans. Soyons maintenant un peu plus spécifiques. On estime que 25% des mammifères sont menacés d'extinction, 12% de toutes les espèces d'oiseaux, 25% des reptiles et 30% des poissons. Ces chiffres proviennent d'un rapport récent du World Conservation Union. Ainsi nous commençons à déchirer le tissu de la biosphère, au moment même où nous l'affligeons d'un changement climatique, où nous lui imposons plus de population, et où nous diminuons la disponibilité des ressources essentielles comme l'eau. Puis nous devons prendre en compte le facteur ultime de la pauvreté, qui est si extraordinairement massive dans le monde. Je n'en avais pas idée jusqu'à un voyage récent en Inde où j'ai pu en constater l'étendue. Aux États-Unis, le seuil de pauvreté est d'environ $11 par personne et par jour. Si l'on réduit ce chiffre de 3/4, soit $3 par jour et par personne et qu'on regarde quel pourcentage de la population mondiale vit en dessous de ce seuil, on atteint 60% ! Cela signifie que 60% de la population mondiale ne peut s'offrir les produits de base achetés aux prix établis par les marchés mondiaux, que ce soit une paire de chaussures, un livre, une paire de lunettes, de l'aspirine, des vitamines, etc. Mais si vous vous promenez dans les villages d'Inde ou du Brésil, vous constatez que même les gens les plus pauvres ont un poste de télévision. Ils regardent, en couleurs éclatantes, des styles de vie qui leur resteront à jamais inaccessibles. Historiquement, ce sont là tous les ingrédients d'une révolution.
Voilà donc ce que j'appellerai les facteurs négatifs et l'on pourrait en mentionner bien d'autres: la diminution de la couche d'ozone, la pêche massive dans nos océans, la déforestation… la liste n'en finit pas. Que ces facteurs soient critiques ne fait aucun doute et lorsque nous considérons la dynamique de leur convergence, il est clair que nous serons confrontés dans les quelques dizaines d'années qui viennent à une crise globale et sans précédent. A ce moment-là, quelque chose de majeur va commencer à se produire. Si aujourd'hui nous pouvons encore choisir de fermer les yeux, c'est à une crise radicale du système que nous devrons faire face dans vingt ans. A ce moment là, nous pourrons soit nous rassembler en tant que famille humaine, précipitant ainsi ce que j'appellerais "un saut évolutif", soit nous diviser et être à l'origine d'un " désastre évolutif ". Si nous nous divisons, ce sera l'âge des ténèbres pour l'évolution.

WIE:
Dans votre livre, vous mentionnez aussi plusieurs facteurs qui pourraient contenir de nouvelles possibilités pour notre évolution collective. Quelles sont ces facteurs et comment les voyez-vous agir sur nous à court terme?

DE:
J'ai le sentiment que des facteurs tout aussi puissants sont en train de germer dans le monde, qui ont la capacité de transformer ce qui pourrait devenir une catastrophe phénoménale dans le cours de l'évolution, en un bond évolutif. Le premier de ces facteurs est le pouvoir de perception, la capacité à percevoir l'univers comme un organisme vivant. Le second est le pouvoir du choix, le pouvoir de choisir entre différentes façons de vivre. Le troisième est le pouvoir de la communication, le pouvoir d'utiliser ces incroyables outils de communication dont nous disposons pour un usage qui dépasse de loin leur usage commercial. Et le quatrième est le pouvoir de l'amour, la capacité d'apporter un esprit de réconciliation dans toutes sortes de relations. Nous pourrions parler séparément de chacun d'entre eux, mais collectivement, ces différents facteurs constituent une force de transformation extraordinaire dans le monde.

WIE:
Pourriez-vous nous donner un bref aperçu de chacun d'entre eux ?

DE:
D'abord, l'idée d'un univers vivant. La science a traditionnellement considéré l'univers, comme non-vivant depuis ses origines mais c'est extraordinaire de voir que l'on commence maintenant à découvrir, aux frontières de la science, que l'univers fonctionne lui-même comme un organisme vivant. Regardez par exemple la théorie physique de la non-localité qui nous dit que l'univers est relié à lui-même, malgré sa taille immense. Les physiciens, quant à eux, nous expliquent qu'il y avait aux origines de l'univers des quantités énormes d'énergie, que l'on appelle " l'énergie du point zéro ". De plus, la conscience semble présente à chaque niveau de l'univers, depuis le niveau de l'atome, dont les électrons semblent dotés d'un esprit qui leur est propre, jusqu'à l'échelle humaine. L'univers a donc les propriétés d'un organisme vivant: la vie existe au sein de la vie. C'est un miracle incroyable dont la découverte va, je pense, modifier nos idées sur qui nous pensons être, ainsi que sur le sens de l'aventure de la vie. L'idée et l'expérience d'un univers vivant transforment profondément le contexte de nos idées sur qui nous sommes et sur ce vers quoi nous pensons aller.
L'autre facteur positif est l'émergence de modes de vie plus simples et moins agressifs pour la terre. Ces styles de vie de simplicité ne sont pas tant motivés par une volonté de sacrifice que par une compréhension nouvelle de ce qui peut nous rendre heureux. Je vois apparaître dans le monde ce que j'appelle "le jardin de la simplicité". Certains adoptent une simplicité frugale en réduisant leurs dépenses et l'impact de leur consommation sur la planète. Ils choisissent de vivre simplement afin, comme le disait Gandhi, que d'autres puissent simplement vivre. D'autres, ayant le sentiment que nous devons organiser nos vies collectives de façon à nous permettre de vivre de manière durable sans peser sur les ressources terrestres, pratiquent une " simplicité politique ", qui implique des changements en matière de transport, d'éducation, de média, etc. Il y a aussi une autre approche que j'appelle la " simplicité de l'âme ", qui consiste à aborder la vie comme une méditation et à cultiver notre expérience d'un lien intime avec tout ce qui existe.
Ce qui compte c'est que l'on assiste à tout un changement de mentalité. Aux Etats-Unis par exemple, au bas mot, environ 10% de la population adulte, soit environ vingt millions d'habitants, se tournent intérieurement vers une spiritualité davantage fondée sur leur expérience et extérieurement vers une approche plus écologique de la vie. Tous ces facteurs réunis pourraient transformer les tendances négatives en une chance formidable.
Troisième facteur favorable : la révolution des moyens de communication. Il s'agit là d'un facteur puissant et qui est déjà en train de transformer le monde. Allons-nous utiliser ce facteur dans un but de transformation positive ou bien va-t-il nous utiliser et simplement transformer l'humanité entière en consommateurs ? Je ne sais pas. Tout dépend de notre capacité, en tant que citoyens, à faire en sorte que la puissance de ces technologies de communication soit utilisée à des fins supérieures.






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