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Chaos et organisation naturelle
entretien avec Dee Hock

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WIE : Selon vous, il y a un rapport très important entre la volonté individuelle de changer et l'apparition de nouvelles formes d'organisation.

DH : Une fois que vous comprenez que vous et votre organisation sont inséparables (puisque toute organisation n'existe que dans votre esprit), alors l'idée d'une transformation seulement individuelle ou seulement organisationnelle, et que l'une pourrait avoir lieu indépendamment de l'autre, n'a plus aucun sens. Les deux sont nécessaires. Je travaillais avec un groupeet ceci arrive toujours, d'une façon ou d'une autre, quand les gens commencent à vraiment saisir les concepts chaordiqueslorsqu'une femme a arrêté la réunion pour dire : " Attendez une minute, attendez une minute. Je croyais que nous étions ici pour travailler sur le changement de notre structure organisationnelle. Et là on me parle de me changer, moi. Je dois changer ma conscience, mon esprit, ma façon de penser, pour pouvoir fonctionner dans cette nouvelle forme d'organisation. Alors, je vais devoir me retirer. Je ne pense pas être capable de faire ce genre de changement personnel. "

Le changement individuel et le changement organisationnel marchent main dans la main. Il faut de l'ouverture et une volonté forte pour effectuer ce genre de changement. Ceci nous ramène à ce pourquoi j'ai commencé à faire ce travail et à ce qui est nécessaire pour créer une organisation qui soit plus en harmonie avec la nature, fondée sur les mêmes principe que ceux autour desquels la nature organise chaque objet vivant, et en fait organise aussi bien le fonctionnement inanimé de tout l'univers. Lorsque vous commencez à penser ainsi, la distinction entre animé et inanimé commence à disparaître, et vous ne pouvez plus être sûr que l'univers n'est pas une forme de vie, une manifestation différente d'un organisme vivant.

LE DEVENIR ÉTERNEL

WIE : Pour vraiment arriver quelque part avec ce travail, il faut donc s'ouvrir à la dynamique évolutive de l'univers d'une manière très personnelle. Je vois là une perspective excitante, qui implique par nature une transformation constante.

DH : Dans mon livre, je parle de l'une des mes convictions les plus profondes, c'est-à-dire que la vie, ce n'est pas faire, et ce n'est pas être. La vie est devenir éternel ou n'est rien. Elle ne peut pas exister sans éternel devenir. Fondamentalement, toute l'histoire de l'évolution est une histoire d'expérimentation et de transformation, n'est-ce pas ? Si vous pensez que vous pouvez arrêter ce processus, si vous pensez que vous pouvez créer un environnement contrôlé, vous vivez dans l'illusion totale. Vous allez également vivre dans l'angoisse et le conflit, parce que là vous voulez vivre en contradiction non seulement avec la nature et l'évolution, mais aussi en contradiction avec votre propre nature. Le changement, donc, n'est pas quelque chose d'étrange. C'est l'essence même de la vie.

Une grande question qui surgit toujours dans l'auditoire est la suivante : " Mais alors, si je suis enfoncé dans ces énormes organisations basées sur le commandement et le contrôleà l'école c'était la même chose, dans mon église pareil, et même la ville fonctionne de cette façon, qu'est-ce que moi je peux faire ? Par quoi commencer ? " Ma réponse est très évidente. Je leur dis : Maintenant, ici, avec ce que vous avezet n'hésitez pas un instant. " Si vous commencez à étudier ces concepts, vous allez trouver des douzaines de personnes au sein de votre propre organisation et dans d'autres, qui vont les appuyer. Et si vous ne trouvez pas d'aide et de compréhension de la part de votre propre organisation, alors traversez les frontières et mettez-vous en contact avec des gens d'autres d'organisations qui sont dans la même dynamique.

WIE : Vous décrivez un niveau élevé d'engagement individuel, du genre qui a le pouvoir de créer un changement irrésistible.

DH : À un moment, j'ai cherché à comprendre comment les grands leaders ont provoqué des changements sociaux énormesainsi le Christ, Mahomet, Gandhi, Mère Teresa, Jeanne d'Arc, Martin Luther King. Lorsque vous considérez leur histoire, vous constatez qu'ils étaient presque tous des personnes ordinaires. Ordinaires ! Gandhi n'était qu'un avocat médiocre qui a été jeté d'un train par les Britannique parce qu'il était indien. Mère Teresa n'était qu'une religieuse ordinaire. Alors, j'ai voulu savoir ce qui a rendu leurs idées si attirantes. Ces idées n'étaient pas exceptionnelles. Elles étaient même fort traditionnelles. Pourquoi alors, la formulation de leurs convictions a-t-elle eu un effet si profond ? Ce que j'ai découvert est quelque chose que je pense être presque universel. Ils ont examiné de très près ce qui se passait autour d'eux, ainsi que toutes les institutions, et leur vision est devenue plus claire. Ils ne se sont pas fait d'illusions. De plus, ils avaient la capacité de se projeter dans l'avenir et de traiter les quatre aspects que je pense essentiels pour comprendre quoi que ce soit : comment les choses étaient (l'histoire), comment elles sont aujourd'hui, ce qu'elles pourraient devenir ou bien dans quelle direction elles évoluent, puis comment elles devraient être. Ils avaient la capacité d'élargir leur horizon en se demandant " comment les choses devraient être " dans l'avenir, et de décider comment elles devraient être.

Une observation intéressante est que, presque sans exception, ils n'ont pas commencé par prêcher. Ils ont commencé par vivre comme si leur vision était déjà la réalité. Ils ont profondément changé leur façon de vivre en se disant " je ne suis pas obligé de vivre comme je le fais aujourd'hui. " Mère Teresa disait : " Je peux m'adresser à un mendiant dans la rue et lui dire que Dieu l'aime et l'aider à mourir dans le respect et dans la dignité. Cela je peux le faire. " N'est-ce pas ? Une fois qu'ils avaient commencé à vivre comme si ce qui devrait être était vrai, une authenticité attirante se dégageait d'eux. La théorie de la complexité l'appellerait " attracteur étrange ", une légitimité, une authenticité. Ensuite seulement, ils en parlaient. Ils ne doutaient jamais, quel que soit l'obstacle ou la condamnation. Beaucoup d'entre eux sont morts parce qu'ils ne pouvaient pas vivre autrement. Certains ont été assassinés. Je ne pense pas que ces personnes étaient uniques. Je pense que cette capacité se trouve dans chaque être humain. Nous n'avons qu'à nous mettre en relation avec elle. Et commencer à agir.

WIE : Votre travail nous appelle à grandir, à nous étirer considérablement, en partie parce que vous vous adressez au niveau collectif. Par définition, ce qu'un groupe de personnes peut accomplir est au-delà de ce qu'un individu peut imaginer ou contenir. Cela semble nous appeler à libérer quelque chose de notre nature sur quoi nous n'avons fondamentalement aucun contrôle.

DH : Ce qui est libéré, et ce qui émerge, est ce que la théorie de la complexité appellerait un phénomène naissant. Quelque chose commence à surgir dans des milliers d'endroits différents et personne n'en connaît l'origine. La conscience dont j'ai parlé ici est un phénomène naissant. Des organisations chaordiques vont naître. Il n'y a pas d'alternative. La question est la suivante : vont-elles naître dans l'esprit du modèle newtonien d'effondrement, de destruction et reconstructiondémolir le bâtiment, en construire un autreou vont-elles prendre une direction totalement différente ? Par exemple, il y a des architectes qui disent qu'un bâtiment devrait être un objet vivant qui évolue en harmonie totale avec la nature. Et ils arrivent à le réaliser. Cette façon de penser émerge presque partout, dans des lieux surprenants. Mais elle n'émerge pas assez vite pour être en phase avec la croissance de la complexité et de la diversité sociétales dont j'ai parlé. Elle va les rattraper peut-être, mais nous n'en sommes pas encore là.

SUR LE FIL DU RASOIR

WIE : Où diriez-vous que nous nous situons, sur une échelle globale ? Sommes-nous en position de partir dans une autre direction ?

DH : Je pense que nous sommes sur le fil du rasoir et que nous allons traverser une faillite institutionnelle cataclysmique. On retrouve le phénomène partout dans le monde. Voyez ces pays qui sont dans un état de révolution et de famine permanentes. Il n'y a pas de structure institutionnelle actuelle qui puisse traiter la diversification et la complexité sociétales sans avoir recours à une plus grande centralisation du pouvoir et à l'augmentation de la répression et de la violence. Nous avons donc deux scénarios possibles. Le premier est celui d'une longue série de faillites institutionnelles, l'anarchie sociale, et un grand massacre sociétal et biologiqueun désastre bien plus grave que ce que nous connaissons déjà aujourd'huiet ensuite pourront peut-être émerger ces concept nouveaux d'organisation chaordique. Mais je pense que si une faillite institutionnelle massive se produit, la première chose qui émergera, avant l'apparition de nouvelles formes, sera une centralisation quasi totale du pouvoir et du contrôle, qui sapera largement les libertés. Cette situation durera pendant une période, mais ne fonctionnera pas à la longue, comme dans le cas de l'Union soviétique. Et au moment de l'effondrement de ce système totalitaire, nous nous trouverons face à une deuxième période de carnage social incroyable.

WIE : Vous parlez donc d'un double cataclysme ?

DH : Oui. Et de celui-ci, directement des cendres, pourront émerger de nouvelles formes d'organisation.

WIE : Et le deuxième scénario ?

DH : Le deuxième scénario est celui où suffisamment d'énergie aura pu alimenter les idées d'organisation chaordique, où il y aura assez d'interconnections et assez d'exemples réels de ces organisations pour que, lorsque les vieilles institutions feront faillite, l'énergie de la dynamique existante soit transférée vers ces formes émergentes. Des organisation existantes peuvent même admettre que la transformation est essentielle pour leur état de santé et pour assurer leur continuité. Nous verrons alors les énergies et ressources humaines passer d'un comportement destructif à un comportement constructif. Si cela arrive, ce sera l'émergence et la renaissance d'une communauté en harmonie avec l'esprit humain et avec la biosphère, ce dont nous avons toujours rêvé.

À cause de la réduction du flottement dans les processus de changement, l'un ou l'autre de ces scénarios peut arriver beaucoup plus vite que prévu. Comme je l'ai dit, nous pouvons changer et permettre à l'ordre naturel des choses d'émergeril est ici, maintenant, disponible...

WIE : ...si nous faisons le choix de participer à l'ordre naturel.

SH : Oui, mais nous ne sommes pas obligés de participer. Je croix aussi au libre arbitre. Dans l'histoire de l'espèce humaine on trouve pour la première fois la capacité de dire : " Oui, je veux participer. Je veux affirmer ceci, et consciemment le choisir. " C'est une affirmation de notre origine, de ce que nous sommes, est c'est complètement compatible avec tout être vivant, avec la Terre vivante et avec l'Univers. Nous avons la possibilité de régénérer ces caractéristiques naturelles qui nous mettront en harmonie avec l'esprit humain et la biosphère. Je le vois comme la plus grande opportunité de l'histoire.

WIE : Et il semble qu'à travers votre travail vous essayez de créer les conditions pour que cette régénération ait lieu maintenant.

DH : Vous avez prononcé les mots magiques. Nous ne pouvons faire que de telles choses arrivent. Nous pouvons seulement créer les conditions de leur émergence et prendre conscience que la possibilité est déjà là. Tout ce que je décris existe déjà dans l'univers, sur la Terre, dans chaque individu, dans chaque groupe d'individus. L'organisation chaordique ne fait qu'attendre le moment d'être évoquée. Vous créez donc les conditions et vous essayez de l'appeler, c'est tout ce que vous pouvez espérer faire.

WIE : C'est peut-être cela la transformation véritable.

DH : Oui. C'est une approche évolutive. Si notre conscience et nos institutions sociétales sont en contradiction avec le principe fondamental d'organisation de l'évolution et de la nature, nous évoluons dans la mauvaise direction. Une direction qui représente l'arrogance et l'ego ultimes. Ce dont nous avons besoin est une bonne dose d'humilité. D'ailleurs, tous ces grands personnages dont j'ai parlé étaient invariablement des personnes humbles. Mais l'humilité ne les a pas empêchés d'être aussi très pragmatiques et pratiques dans l'action. L'idée que nous ne savons pas du tout ce que la Terre pourrait produire si nous entrions en harmonie avec elle me plaît.

WIE : Peut-être est-ce impossible à imaginer.

DH : Cela est-il trop idéaliste que de croire que quelque chose de beau et d'incroyable au-delà de notre imaginaire actuel puisse arriver ? Je ne le pense pas. Je pense que c'est ce qui s'est déroulé depuis l'aube des temps. Alors, donnons à l'évolution encore une chance.






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