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Le Gourou et le Pandit
Dialogue entre Andrew Cohen et Ken Wilber
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AC : Sri Aurobindo écrivait :
C'est l'entité psychique secrète qui est la
véritable Conscience originelle en nous, plus profonde
que la conscience constructive et conventionnelle du moraliste,
car c'est elle qui pointe toujours vers le Vrai, le Juste et le
Beau, l'Amour et l'Harmonie et tout ce qui est
possibilité divine en nous, et qui persiste
jusqu'à ce que ces choses deviennent le besoin majeur de
notre être. C'est la personnalité psychique en nous qui
fleurit en saint, en sage, en visionnaire ; lorsqu'elle atteint
sa pleine puissance, elle tourne l'être vers la Connaissance du
Soi et du Divin, vers la Vérité suprême, la
Bonté suprême, la Beauté, l'Amour et la
Béatitude suprêmes, les hauteurs et largesses divines, et
nous ouvre au contact de la sympathie spirituelle, de
l'universalité, de l'unité. Si la Personne
psychique secrète peut passer au premier plan et,
remplaçant l'âme-désir, gouverner ouvertement et
entièrement, et non en partie seulement depuis sa
position derrière le voile, gouverner cette nature
extérieure du mental, de la vie et du corps, alors
ceux-ci pourront être modelés en images de l'âme, de ce
qui est vrai, juste et beau, et en fin de compte toute la nature
pourra être tournée vers le vrai but de la vie, la
victoire suprême, l'ascension dans l'existence spirituelle.
Dans mon travail avec mes étudiants, il apparaît
qu'à moins que le fondement de l'être du chercheur ne
devienne le soi authentique, ou être psychique qui est
le vrai soi, au-delà de l'ego, ou la conscience
spirituelle éveillée les
expériences d'éveil supérieures, non
duelles, ne tiendront jamais. Il n'y aura pas de terrain solide
où ces expériences potentiellement libératrices et
transformatrices peuvent prendre racine. Cette sorte de
développement l'éveil du soi
authentique est absent dans la vision de beaucoup
d'enseignements spirituels aujourd'hui. Je pense que c'est pour
cela que ces expériences authentiques supérieures
résultent rarement en une véritable
maturité en un être humain dont
l'appréhension de la vie repose sur une conscience
éveillée supérieure.
KW : Oui, je pense que c'est vrai. Je dirai que
la boumerite est une sorte d'escarre qui recouvre le
soi authentique. C'est le dernier blocage qui congestionne
l'éveil de cette disposition psychique profonde. C'est
pour cette raison que cela me préoccupe tant. La
boumerite fixe l'ego et la contraction du moi en une
entité qui ne peut être jugée car " Tu n'as pas le
droit de me juger. Comment oses-tu ? " Dans ces circonstances,
tu ne trouveras jamais ton propre moi authentique car le moi (ou
soi) authentique lui-même porte ce même jugement sur la
contraction de ton moi. Ainsi tant que tu n'accepteras pas que
ton enseignant te juge, tu ne l'accepteras pas plus du ton moi
supérieur.
AC : C'est juste. Et à moins d'être
émotionnellement enraciné dans le soi authentique
ou l'âme, sous la pression, on flanchera, on trahira ce soi
authentique pour l'ego.
KW : Oui. La disposition émotionnelle est ce
qui tend vraiment à avoir de l'emprise sur la personne.
J'appelle cela le " centre de gravité " c'est
en réalité là où on " vit ", pour ainsi
dire. C'est sous la pression que nous découvrons vraiment
où réside l' " âme " de la personne, où est son centre de
gravité, et à moins que la réalisation
touche au plus profond de la disposition émotionnelle de
la personne, elle reste au mieux superficielle.
DE HAUT EN BAS versus DE BAS EN HAUT
AC : En rapport à cette question de la
transformation, j'aimerais parler un peu d'une importante
distinction entre ce que l'on pourrait appeler un modèle
de relation à l'expérience humaine de haut en
bas et un modèle de bas en haut. En
d'autres termes, de la distinction entre une psychologie de
l'ego et une psychologie de libération. La psychologie de
l'ego donne forme à un modèle de bas
en haut : une relation à l'expérience humaine
basée sur la présomption qu'il y a quelque chose
qui ne va pas, qu'il y a un problème fondamental. Une
psychologie de libération, par contre, donne forme
à un modèle de haut en bas,
basé sur la présomption inverse, qu'il n'y a
absolument rien qui ne va pas et que l'on est
foncièrement et intrinsèquement libre maintenant
et à chaque instant.
Si l'on a de la chance, il arrivera un moment où se
fera un DÉCLIC. D'un coup on verra toute la
situation. À ce moment, on fait l'expérience
directe de son vrai soi naturellement libéré,
au-delà du mental et du temps, et par là, on
connaît pour la première fois sa propre
potentialité, très réelle, de
libération dans cette vie, parce qu'on voit l'ego et le
mental conditionné pour ce qu'ils sont,
c'est-à-dire relatifs, éphémères, et
en fin de compte irréels.
Si on a une expérience très profonde du
soi naturellement libéré, si l'on a vu de
façon directe que l'on n'a jamais en
réalité été non-libre, alors on se
retrouvera dans une position inhabituelle. On aura la
potentialité d'embrasser une relation complètement
différente à son propre mental et à ses
propres émotions conditionnées une
relation qui serait une expression même de la libération.
Pour que cela devienne réalité, il faut se
soumettre entièrement à ce que l'on a vu. Il
faudrait consciemment...
KW : S'aligner à ce qu'on a vu.
AC : Oui. Si à travers une intense aspiration
et une soumission profonde une personne devient capable de
s'aligner à la vérité libératrice de
ce qu'elle a vu, alors nous pouvons dire qu'elle s'est
éveillée. On ne pourra pas dire jusqu'à
quel degré, mais on pourra dire qu'une transformation a
effectivement eu lieu. Cela sera très évident.
Pour que cette transformation de haut en bas soit maintenue,
cela exige une psychologie différente, une psychologie de
libération.
Pour illustrer cela, voilà l'histoire d'une de
mes élèves. Elle a un doctorat de psychologie,
elle est très intelligente. C'est un être humain
exceptionnellement brillant. Elle a vraiment saisi mon
enseignement, en a eu une expérience profonde et par
conséquent s'est mise à soutenir avec passion mon
travail. Puis, comme il arrive généralement quand
on est au contact d'une personne comme moi, au bout de quelques
années, elle s'est retrouvée pile face à
son propre narcissisme, son propre ego enragé.
KW : Quel plaisir pour toi !
AC : Eh oui, quel plaisir en effet ! C'est le mauvais
côté de la vie de gourou. En tout cas, mise au
défi de se battre avec son ego, elle a
immédiatement abandonné le modèle de haut
en bas, dont elle avait une profonde compréhension, et
qui aurait exigé d'elle qu'elle change
immédiatement en concordance avec ce qu'elle savait être
vrai, et soudain elle a déclaré qu'elle pensait
qu'elle devrait voir un thérapeute pour comprendre
pourquoi elle ne voulait pas lâcher son ego !
KW : (Il rit.)
AC : Je lui ai dit : " Mais qu'est ce que tu me
racontes ? Tu ne veux pas lâcher ton ego pour la même raison que
tous les autres. Il n'y a jamais qu'une seule raison. Ta raison
n'a rien de spécial. " Car vois-tu, dans la perspective
de haut en bas, dans la psychologie de libération, toute
l'expérience humaine devient absolument impersonnelle.
À la lumière de cela, bien sûr, il faut une grande
maturité pour embrasser vraiment une relation
libérée à notre propre
expérience.
KW : Ce qui me passionne c'est que les deux
modèles, celui de haut en bas et celui de bas en haut,
ont un rôle à jouer. L'événement qui
éveille lorsqu'une personne
reconnaît que le soi toujours
libéré est quelque chose qui est
déjà présent dans les tissus de sa
conscience, mais qu'elle ne l'avait tout simplement pas
remarqué est une profonde
transformation. Seulement la personne quitte cet état. Et
comme tu dis, il y a tout ce processus de l'adhésion de
cette personne à sa découverte ; cela va-t-il
tenir, la personne pourra-t-elle s'aligner à cette
nouvelle conscience ?
AC : Peut-elle le vivre ?
KW : C'est ça. Car l'alternative, par rapport
au fait de vivre cet état déjà
réalisé, c'est de devenir un chercheur. Et un
chercheur, bien sûr, est une personne qui vit une relation au
monde dans les termes d'un manque fondamental,
présupposant un manque d'Esprit, un manque de soi
déjà éveillé. Tout cela reste le
domaine de la contraction. Mais dans la mesure où la personne
peut rester alignée à ce soi déjà
libéré c'est-à-dire au
modèle de haut en bas sa psychologie commence
à se reconfigurer entièrement.
AC : Exactement !
KW : Donc l'approche de haut en bas est importante car
une personne doit vraiment faire une réorientation
fondamentale en direction de la nature déjà
libérée de sa condition présente. Cet
éveil véritable devient le fondement d'une
véritable pratique spirituelle et remplace la position de
la recherche égotique.
Lorsque cette expérience illuminante et transformatrice,
ce regard de haut en bas a lieu, alors la question devient :
à quel niveau de développement se situe la
personne ? Suivant qu'on est situé dans la vague
traditionnelle, ou moderne ou postmoderne ou intégrale,
notre interprétation de cette expérience sera
t-elle différente ? Allons-nous la gérer
différemment, la porter différemment ? Une de ces
vagues sera-t-elle plus capable de la porter ? Cette
expérience tiendra-t-elle ? Serons-nous capables de
rester dans le feu assez longtemps pour reconfigurer
entièrement notre être ? Ou bien allons nous commencer à nous contracter et nous battre avec notre enseignant ?
AC : (Il rit.)
KW : Que doit-il se passer du bas vers le haut ? Quel degré de développement et de maturité devons-nous inculquer à nos étudiants pour qu'ils soient capables de tenir cette position de haut en bas assez longtemps pour reconfigurer l'être entier ? Un traditionaliste pourra vivre une expérience forte de satori, mais elle sera rapidement transformée en dogme fondamentaliste. Un postmoderne aura une expérience forte de satori et cela dégénérera en boumerite. En d'autres termes, le développement au-delà du " code vert " semble très important pour que cette réalisation puisse être portée de manière efficace. C'est là que nous devons marier la réalisation de haut en bas avec le développement de bas en haut.
AC : Je suis d'accord. Et tu sais, j'ai réalisé qu'en fin de compte tout revient à une seule question : Est ce que cela compte vraiment pour nous ? Sommes nous réellement intéressés et est-ce que c'est vraiment important pour nous ? Parce que, vois-tu , lorsqu'on est sous pression, lorsqu'on est dos au mur, la seule chose qui compte est le degré d'importance que cela a pour nous. Et c'est là que toute la question du soi authentique ou âme, entre en jeu, car lorsqu'on cultive cela, une capacité d'attention et de soin un soin pour ce qui est vrai, pour ce qui est plus élevé commence à émerger. Alors notre capacité à ne pas nous éloigner de cette position devient plus forte, ce qui nous donne la possibilité de porter réellement l'état déjà libéré à travers les épreuves, les tests et les défis de la vie.
KW : Et aussi, une fois qu'il y a cette reconnaissance de la condition déjà libérée, alors elle devient le fondement d'une motivation, en un sens d'un devoir.
AC : Oui, d'une obligation.
KW : Ce n'est pas une motivation qui vient d'un manque. Ta motivation ne vient pas de ce que " je cherche ou je veux saisir quelque chose." Beaucoup de personnes disent : si on a eu l'expérience d'être un avec tout, comment peut-on être motivé par quoi que ce soit ?
AC : En fait tu es beaucoup plus motivé.
KW : Tu es plus motivé bien sûr. Ta motivation est maintenant d'exprimer cela, de faire en sorte que cela arrive, c'est un devoir, d'être fidèle à cette nature qui a été éveillée.
AC : Nous sommes ici pour cela.
KW : À ce stade, ton centre de gravité change et se positionne dans ton moi authentique, la psyché profonde, car tu ne pourras plus jamais revenir en arrière.
AC : Oui.
KW : Franchement c'est cela que la boumerite empêche. Si tu veux aller dans la psyché profonde et ne jamais revenir, tu dois vraiment cesser de te préoccuper de toi. Ça veut dire lâcher la boumerite et cesser d'être auto-satisfait, oublier la thérapie et recommencer à te haïr !
AC : Oui, car à ce moment-là notre relation à nous-même et aux autres doit changer. On ne peut revenir en arrière, quelles que soient les circonstances, quoi que nous ressentions, même si c'est dur, et que les choses ne vont pas comme nous le voudrions. Parce que, à cause de ce que nous avons vu, de ce à quoi nous avons dit oui, on ne peut revenir en arrière. C'est cela le défi ultime de la transformation sur un plan profondément humain : sommes-nous prêts à être une personne différente, quoi qu'il arrive.
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