|
|
|


Le Gourou et le Pandit
Dialogue entre Andrew Cohen et Ken Wilber
[page précédente]
AC : Tu sais, depuis tant d'années que je
travaille avec des étudiants, j'ai vu constamment que des
personnes à des niveaux différents de
développement peuvent avoir des expériences
spirituelles identiques ou similaires tout en donnant une
interprétation différente du sens de cette
expérience. Il m'est donc apparu clairement que la
façon dont nous interprétons notre
expérience est bien plus importante que les
expériences réelles que nous avons.
KW : Je pense que les deux choses sont très,
très importantes. La composante de
l'interprétation a certainement une influence
énorme. Comme tu le sais, dans divers écrits j'ai
essayé de faire la chose suivante : développer une
matrice des divers types d'états modifiés. Cette
matrice a deux composantes majeures. Il y a des niveaux ou des
étapes de conscience, et il y a aussi des
états modifiés de conscience. Vous pouvez
faire l'expérience d'un état de
conscience grossier, subtil, causal, ou non duel, mais
inévitablement, suivant l'étape de
développement où vous vous trouvez, vous allez
l'interpréter différemment. Ainsi, du point de vue
du développement, vous pouvez être au niveau
traditionaliste, ou au niveau moderne, au niveau postmoderne ou
au niveau intégral, et vous pouvez faire une
expérience subtile ou même non duelle, mais vous allez
l'interpréter à travers le mécanisme qui
est le vôtre. Si donc, du point de vue du
développement, vous êtes codé selon le
" mème vert ", vous pouvez connaître un
satori profond, puis l'interpréter en termes de
pluralisme plat.
AC : Oui, et on l'interprétera à
travers la fascination pour soi-même, le narcissisme.
KW : Le narcissisme est l'aspect négatif du
pluralisme, la forme infectée par la boumerite,
la forme malade. Voilà comment on se retrouve avec du
bouddhisme malade de la boumerite, ou du
chamanisme- boumerite ou du Védanta-
boumerite, et ainsi de suite.
AC : Car dans chacun de ces cas, le satori,
ou la réalisation mystique, est utilisé pour
affirmer l'ego.
KW : Hélas, oui.
AC : L'expérience spirituelle, qui devrait
idéalement être la première marche vers moins
d'ego et plus de transparence, peut en fait devenir
l'opposé, un catalyseur qui renforce l'ego, le rendant
encore plus solide et alors on se retrouve face
à un véritable narcissisme éveillé.
KW : Je trouve en réalité que cet
aspect des choses est très inquiétant. Pour cette
raison, je considère le bouddhisme-boumerite
comme la plus grande menace interne pour le Dharma en Occident c'est une opinion toute personnelle. Et soyons francs,
je pense qu'à un certain degré, personne
n'échappe à la boumerite, y compris nous.
Tu sais, je crois que j'en ai une dose, toi tu en as une dose,
aucun être humain qui vient de cette culture n'y
réchappe. La question est de savoir jusqu'à quel
point on en est infecté, ce qu'on peut faire à ce
sujet : peut-on au moins la détecter, et y a t-il une
partie de nous qui ait plus d'importance qu'elle ? Je pense que
c'est la raison pour laquelle la relation
maître-élève est si décisive.
Heureusement que des enseignants comme toi, moi ou
d'autres ont reconnu à un certain degré
ce problème et sont passés un peu au-delà,
autrement ils ne pourront aider personne car ils ne feront que
reproduire leur propre boumerite en la taxant de
" spirituelle ".
AC : C'est vrai. Ne penses-tu pas que la vraie
question ici est de faire face à l'ego ? Si on est
infecté de boumerite, ce n'est certainement pas
" cool " de déclarer qu'en ce qui concerne la
transformation spirituelle, la question principale est l'ego.
Généralement, dans le marché spirituel de
la rencontre Orient-Occident, l'acceptation de soi semble avoir
remplacé le but de l'éveil, ou de la
véritable transcendance de l'ego. Le but du chemin
spirituel a toujours été radical et très
exigeant un saut énorme au-delà de
l'ego. Et voilà soudain que le but devient l'acceptation
de soi tel qu'il est. Trop souvent, de puissants concepts
d'éveil bouddhistes ou védiques sont
utilisés comme techniques pour épargner au
chercheur d'avoir à payer le prix de la transformation pour le soulager du fardeau d'avoir à
réellement faire face à lui-même et à
changer.
KW : Je pense que c'est vrai. Cela fait partie de
notre culture thérapeutique, où nous ne portons pas de
jugements car ils pourraient blesser l'amour-propre
égotique, et nous nous limitons donc à accueillir,
consoler et célébrer le moi personnel. Des formes
sophistiquées de la culture thérapeutique
remplacent la " subjectivité " par l'accent mis sur la
conscience collective ou " l'intersubjectivité ".
L'intersubjectivité est maintenant devenue le berceau
principal de la boumerite. Tous sont des variantes
d'une célébration du " mème vert "
retranché, et de sa culture thérapeutique.
AC : La pratique spirituelle ne devient donc plus
qu'une forme de thérapie, dans laquelle le but de la
transcendance de l'ego est remplacé par l'acceptation de
soi. La " pratique " c'est de ne pas " porter de jugements " en
toute circonstance, et l'on finit par se tordre en tous sens en
tentant de cultiver une sorte de compassion douteuse qui va
souvent à l'encontre du simple bon sens.
KW : Oui, c'est ce que Chogyam Trungpa appelait " la
compassion idiote ". C'est cette culture thérapeutique
qui forme une grande partie de la boumerite. Mais
encore une fois, nous devons honorer aussi les aspects positifs
de cette culture et du mème vert. Certaines
personnes ont été violées ou battues et
tout ça, et bien sûr elles ont besoin de rehausser leur
amour-propre. Mais lorsque cette tâche est accomplie, il faut le
lâcher. Il faut vraiment, vraiment, vraiment lâcher le moi et
l'amour-propre égotiques. L'ennui, c'est qu'à la
base les thérapeutes sont les maquereaux du samsara
[l'illusion]. Ils veulent maintenir la contraction du moi
égotique et faire en sorte qu'il se sente bien avec
lui-même.
Et pourtant, la position fondamentale de l'éveil est de
dire : " Si tu te sens mal avec toi-même tant mieux !
C'est le début d'une perception juste. "
AC : C'est vrai !
KW : Tu devrais fondamentalement te haïr
afin de commencer à dépasser ce fatras noué
et contracté qu'on appelle " moi ". " C'est
l'éveil de la sagesse de discrimination qui ouvre
à la possibilité d'étapes et d'états
de plus en plus élevés, vastes et profonds.
Dans le Nouveau Testament, le Christ fait une déclaration
énigmatique : " Celui qui ne hait point sa propre âme ne
peut être mon disciple. " Et ça tombe parfaitement sous
le sens, mais c'est exactement ce que la société
thérapeutique ne veut ni entendre ni permettre.
Si des personnes viennent et disent " Je ne me sens pas
très bien avec moi-même ", la réponse initiale
devrait être " Excellent ! Voyons ce qu'on peut faire pour
accroître ce malaise. À un moment donné, tu
vas te rendre compte que ton vrai Soi est radicalement
libre de ton ego, du petit moi. Tu as une plénitude et
une liberté qui est véritable Amour propre. Mais
cela commence en rejetant radicalement cette misérable
petite tranche de réalité que tu appelles ton
ego. "
AC : Et plus on entre en profondeur dans le processus
de transformation, plus on voit clairement quel adversaire
redoutable est l'ego et à quel point le narcissisme est
un poison. Nous devenons conscients de l'ombre longue dont l'ego
couvre notre propre conscience et la conscience des autres. Mais
ces choses, nous ne pourrons les apprécier qu'une fois
que nous avons commencé à nous éveiller.
LE RETOUR DE BATON DU CYNISME
AC : Un autre aspect de ces questions est que sur le
marché spirituel il existe un fort courant de sentiment
anti-hiérarchique, nourri en partie par un cynisme
profond niant qu'une transformation réelle soit possible.
Comme tu le sais, c'est en grande partie à cause de tout
ce qui s'est passé ici en Occident dans les trente
dernières années. Dans les années
soixante-dix, beaucoup de gens se sont intéressés
à la transformation. Beaucoup ont commencé
à dire que c'était réellement possible, et
sont allés voir des gourous ou se sont mis à des
pratiques spirituelles intensives. Mais dans les années
quatre-vingt et quatre-vingt-dix, beaucoup des grands
maîtres, des individus qui à l'époque
étaient considérés comme pleinement
éveillés, ont trahi les uns après les
autres leurs étudiants par des abus de pouvoir flagrants.
Il y a donc eu un très grand retour de bâton du cynisme.
Plus personne aujourd'hui n'ose même aspirer à
atteindre ce niveau. L'une des raisons, c'est que beaucoup
d'enseignants actuels ont une façon de sur-compenser, de
se mettre en quatre pour que tout le monde se sente à
l'aise, en ne laissant aucun doute sur le fait qu'en fin de
compte, ils ne prétendent pas être plus
évolués que les autres.
KW : C'est vrai et c'est très dommage. Comme
nous venons de le dire, nous sommes tous censés arriver
simplement à une sorte d'acceptation partagée communautaire et toute pleine de sensibilité de cette contraction du moi. Si nous arrivons à
être en paix avec ce nœud névrotique et l'embrasser et le
serrer très fort, d'une certaine façon c'est la
même chose que l'état d'éveil. Je caricature un
peu, bien sûr, mais c'est ce qu'on entend chez beaucoup
d'enseignants.
AC : La grande tragédie de tout ceci, c'est
que les dimensions humaines supérieures du potentiel
humain sont souvent mises à l'écart.
KW : J'ai regardé ce phénomène
de très près. Cela fait trente ans que j'observe
ce mouvement de promotion du " potentiel humain ". La grande
promesse de ce mouvement d'idées était très
simple : un potentiel humain supérieur existe.
Aujourd'hui, par contre, le " mème vert ", le
" mauvais mème vert ", l'aspect de cette
tendance qui est infecté de boumerite, s'est
emparé de cette question et a dit : "Minute ! Vous dites
qu'il y a un potentiel supérieur, vous impliquez donc que
je suis inférieur ! Mais ça, ce ne peut
pas être vrai ! " Tout à coup cette affaire de potentiel
supérieur impliquait un jugement ; et personne n'a le
droit d'être supérieur car cela impliquerait qu'un autre
soit inférieur. Comme on n'a pas le droit de dire que
quelqu'un peut être inférieur, personne n'a le droit
d'être supérieur.
C'est ainsi que tout le mouvement " potentiel humain " à
été mis hors circuit et remplacé, comme
nous le disions, par la mise en avant thérapeutique de
" l'expression de soi ", ce mouvement d'acceptation de soi, qui
n'a rien de mauvais en lui-même, mais qui empêche toute
transformation supérieure, et cet empêchement absolu est
catastrophique. C'est exactement ce qui s'est passé. Et
je t'entends appeler à un réveil de cette
capacité et de ce désir d'une transformation
vraiment radicale. Le réveil de cette notion qu' il y
a un potentiel supérieur. Il nous faut donc
éveiller notre conscience de discrimination, commencer
à porter des jugements sur notre propre état
contracté, et entrer en relation avec un enseignant qui a
une certaine conscience de ces possibilités
supérieures.
LE SOI AUTHENTIQUE
AC : À la lumière de tout ce dont nous
venons de parler, j'aimerais parler un peu de ce qu'est la
véritable maturité par rapport à la
transformation spirituelle. Bien que cela puisse paraître
peu romantique, je pense qu'en fin de compte, pour la plupart
d'entre nous, le développement soutenu du
caractère porte plus de poids spirituel que les
expériences extrêmes, les épisodes extatiques, les
phénomènes transitoires de samadhi ou de
satori. Quel degré de vraie maturité, en
termes humains, le chercheur est-il capable d'exprimer dans sa
relation à la vie, comme résultante des
expériences spirituelles vécues ? C'est ce qui
compte. Comme tu l'as clairement expliqué, c'est
finalement une question de degré de développement
mature. L'aspect particulier qui m'intéresse ici est le
narcissisme, et comment la présence de ce dernier,
à des degrés divers, rend si difficile au
chercheur et aussi à certains enseignants de lâcher tout pour de bon pendant l'expérience
spirituelle pour ensuite embrasser une relation à la vie
qui exprime une force, une dignité et une maturité
véritables.
Au regard de cette question, je voulais parler de ce que
j'appelle le " soi authentique ". Sri Aurobindo utilisait le
terme d' " être psychique ", et dans Intégral
Psychology tu le nommes le " psychisme profond ".
KW : Oui, qui est l'ouverture à l'être
authentique au-delà des modes conventionnels et
égotiques.
|
 |

|