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Quand deux ou trois se réunissent en mon nom

Extrait du livre :
Le père Arseny , prêtre, prisonnier, père spirituel



[page précédente]

Alexei se mit à écouter les mots de la prière. Tout d'abord, il fut perplexe, puis une compréhension grandit en lui. La prière calma son âme, enleva sa peur de la mort et l'unit au vieil homme qui se tenait à côté de lui.

" Ô; Seigneur notre Dieu, Jésus Christ ! Tu as dit de tes lèvres pures que si deux ou trois étaient d'accord pour te demander la même chose, alors Ton Père céleste répondrait à ta prière car, comme tu l'as dit, "quand deux ou trois se réunissent en mon nom, je suis parmi eux". " Alexei répétait ces mots après le père Arseny.

Le froid avait engourdi tout le corps d'Alexei. Il ne savait plus s'il était debout, assis ou allongé. Brusquement, la cellule, le froid, l'engourdissement, la douleur, sa peur, tout disparut. La voix du père Arseny remplissait la cellule, mais était-ce une cellule ? Alexei se tourna vers le prêtre et fut sidéré. Tout alentour était transformé. Une affreuse pensée lui vint : " Je suis en train de perdre l'esprit, c'est la fin, je suis en train de mourir. "

La cellule était devenue plus grande, le rayon de lune avait disparu. Il y avait une vive lumière, et le père Arseny, habillé de vêtements blancs lumineux, les mains élevées, priait tout haut. Son habit était le même que celui du prêtre qu'Alexei avait vu un jour dans une église.

Les mots prononcés par le père étaient maintenant faciles à comprendre, devenus familiersils entraient directement dans l'âme d'Alexei. Il ne ressentait plus d'angoisse, ni de souffrance, ni de peur, seulement le désir de devenir un avec ces mots, de les comprendre, de s'en souvenir pour le restant de sa vie. Il n'y avait plus de cellule : maintenant ils étaient dans une église. Comment étaient-ils parvenus ici ? Et pourquoi y avait-il quelqu'un avec eux ? Avec surprise, Alexei vit que deux hommes assistaient le père Arseny. Tous deux portaient les mêmes vêtements lumineux et brillaient d'une indéfinissable lumière blanche. Alexei ne voyait pas leurs visages mais sentait qu'ils étaient très beaux.

La prière emplissait l'être d'Alexis. Il se releva et se mit à prier avec le prêtre. L'air devenait tiède et il était plus facile de respirer. La joie gagnait son âme. Alexei répétait tout ce que le père Arseny disait, pourtant il ne faisait pas que répéter, il priait à l'unissons avec lui. On eût dit que le père Arseny était devenu un avec les mots de sa prière, mais Alexei comprit que le prêtre ne l'avait pas oublié, qu'il l'aidait pendant tout ce temps, qu'il l'aidait à prier. La certitude que Dieu existait, qu'Il était avec eux, s'imposa à Alexei. Il vit Dieu avec son âme. Par moments Alexei se dit que tous deux étaient déjà morts, mais la voix ferme du père et sa présence le ramenaient régulièrement à la réalité.

Combien de temps avait passé, il ne savait. Le père Arseny se tourna vers lui : " Va, Alyosha ! Couche-toi, tu es fatigué. Je vais continuer à prier, tu m'entendras. " Alexei s'étendit sur le sol couvert de métal, ferma les yeux et continua de prier. Les mots de prière emplissaient tout son être : " ... seront d'accord pour demander quelque chose, cela leur sera accordé par mon Père céleste... " De mille manières son cœur répondait à ces mots : " se réunissent en mon nom... " " Oui, oui ! Nous ne sommes pas seuls, pensa plusieurs fois Alexei tandis qu'il continuait de prier.

Tout était paisible et tiède. Soudain, de nulle part, sa mère apparut. Elle le couvrit de quelque chose de chaud. Ses mains entourèrent sa tête et la pressèrent contre son cœur. Il voulut lui parler. " Maman, est-ce que tu entends ? Peux-tu entendre comment le père Arseny prie ? J'ai appris que Dieu existe, je crois en Lui. "

Comme si elle l'avait entendu, elle lui répondit. " Alyoshenka ! Quand ils t'ont emmené, moi aussi j'ai trouvé Dieu. C'est ce qui m'a donné la force de vivre. "

Tout ce qui était terrible avait disparu. Sa mère et le père Arseny étaient près de lui. Des mots de prière qui lui avaient été inconnus ranimaient maintenant son âme et la réchauffaient. Il était important de ne pas oublier ces mots, de se les rappeler toute sa vie. " Je ne veux jamais être éloigné du père Arseny. Je veux être toujours avec lui ", pensa Alexei.

Etendu sur le sol aux pieds du prêtre, Alexei écoutait, à demi endormi, les mots beaux. Le père priait, et les deux autres personnages aux vêtements lumineux priaient avec lui et le servaient. Ils semblaient surpris de la façon dont le père était capable de prier. Arseny ne demandait plus rien, il glorifiait Dieu et le remerciait. Pendant combien de temps tout ceci dura, nul ne saurait le dire.

Les seules choses qui restèrent dans la mémoire d'Alexei furent les mots de la prière, une lumière réchauffante et joyeuse, le père Arseny priant, les deux autres en habits de lumière, et une sensation comme nulle autre, une sensation immense de chaleur intérieure régénératrice.

Quelqu'un ébranla la porte, la serrure gelée grinça, on entendit des voix à l'extérieur de la cellule. Alexei ouvrit les yeux. Le père Arseny priait toujours. Les deux personnes habillées de lumière le bénirent ainsi qu'Alexei, et se retirèrent lentement. La lumière aveuglante s'évanouissait, à nouveau la cellule devenait sombre et, comme avant, froide et lugubre.

" Lève-toi Alexei ! " Ils sont venus pour nous, dit le père Arseny.

Alexei se leva. Le directeur du camp, le médecin, le responsable du quartier spécial et le commandant entraient. Derrière la porte quelqu'un disait : " C'est inexcusablecela pourrait parvenir aux oreilles de Moscou. Qui sait ce qu'ils en penseraient. Des cadavres gelés, ce n'est pas la méthode moderne. "

Dans la cellule se tenaient debout un vieil homme en gilet rapiécé, un jeune aux vêtements déchirés et au visage tuméfié. Leur expression était calme. Leurs habits étaient couverts d'une épaisse couche de givre.

" Ils sont vivants ? " s'étonna le commandant. " Comment ont-ils pu survivre ici pendant deux jours ? "

" Oui, nous sommes vivants, mon commandant ", dit le père Arseny. Tout le monde se regarda avec stupéfaction.

" Fouillez-les ".

" Sortez ! " cria l'un des gardiens. Le père Arseny et Alexei sortirent de la cellule. Les gardiens retirèrent leurs gants et se mirent à palper les deux prisonniers. Le médecin retira aussi un gant, passa la main sous les vêtements du pope, puis du jeune homme. " Incroyable ! " s'exclama-t-il en ne s'adressant à personne en particulier. " Comment ont-ils pu survivre ? C'est bien vrai, pourtant. Ils sont chauds ! " Le médecin avança dans la cellule, regarda alentour et demanda : " Qu'est-ce qui vous a réchauffés ? "

" Notre foi en Dieu, et la prière ", répondit le père Arseny.

" C'est juste des fanatiques, grommela un gardien d'une voix irritée. Renvoyez-les aux baraques tout de suite. " Tandis qu'il s'éloignait, Alexei entendit quelqu'un dire : " C'est stupéfiant. Par ce froid ils n'auraient pas dû survivre plus de quatre ou cinq heures. C'est incroyable, quand on pense qu'il fait moins trente degrés dehors. Vous les surveillants, vous avez eu de la chance. Vous auriez pu avoir de vilains ennuis. "

Les hommes des baraques les accueillirent comme s'ils s'étaient réveillés des morts.

Chacun leur demandait : " Comment avez-vous fait ? "

Tous deux répondaient : " C'est Dieu qui nous a sauvés. "

Ivan le Brun fut envoyé dans un autre baraquement un ou deux jours plus tard. Une semaine après, il était tué par un rocher tombé d'un escarpement. Il mourut dans de terribles souffrances. La rumeur disait que ses propres amis avaient aidé le rocher à tomber.

Alexei devint un homme nouveau, c'était comme une renaissance. Il suivit le père Arseny partout où il le put, posant des questions sur Dieu et sur les services orthodoxes dès qu'il en avait l'occasion.

Cette histoire fut racontée par Alexei et confirmée par plusieurs témoins vivant à l'époque dans ce camp de détenus.

Ce chapitre retraduit en français est extrait de Father Arseny 1893-1973Priest, Prisoner, Spiritual Father, par Alexander, trad. en anglais par Vera Bouteneff (Crestwood, NY : St. Vladimir's Seminary Press, 1999), publié ici par permission de l'éditeur.





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