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Est-ce moi qui saigne ?
Entretien avec Roshi Bernie Glassman
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BG: Tout à fait. Notre rôle ne représente qu'une pièce du puzzle et c'est tout ce que nous pouvons faire. On raconte l'histoire de ce Bodhisattva qui trouve un puits vide et aperçoit une montagne couverte de neige. Il en entreprend l'ascension muni d'une cuillère, la remplit de neige puis redescend et vide la cuillère dans le puits. Puis il remonte la montagne. Et ainsi de suite. Il fait cela sans avoir le sentiment qu'il va réussir à remplir le puits d'eau mais simplement parce que c'est ce qui est nécessaire. Je prêche l'activisme. J'essaie d'encourager les individus à faire tout ce qu'ils peuvent avec les moyens dont ils disposent.
AC: Comment faire face à " l'ultime " dont Berry parle, qui semble si insurmontable puisqu'il implique potentiellement la fin de la vie telle qu'on la connaît ?
BG: D'une certaine façon, l'envergure de la réponse importe peu. Ceux qui sont en mesure d'agir sur une large échelle le feront et ceux qui peuvent agir à une échelle moindre feront ce qui est en leur pouvoir. Selon moi, l'éveil se définit comme la profondeur avec laquelle un individu perçoit l'unité de la vie, l'interconnectivité de la vie. Notre degré d'éveil se mesure à nos actions.
AC: Comment rester attentif à la sévérité de la crise sans pour autant se laisser submerger par elle et se trouver paralysé par la peur et le désespoir?
BG: Il me semble que nous sommes dépassés à cause de notre attente, l'attente d'être en mesure de résoudre le problème.
AC: Je vois, ça serait là la clef.
BG: Avancer pas à pas, regarder le problème avec la perspective la plus vaste possible et puis agir sans attente d'un résultat donné.
AC: Sans s'attendre à résoudre le problème entièrement ?
BG: Oui, ou même y remédier partiellement. Vous allez faire ce que vous pouvez et puis quelque chose va se produire - Dieu seul sait quoi.
AC: Dans votre livre L'Art de la Paix, vous écrivez que " dans la pratique Zen, nous méditons non pas pour nous-mêmes mais pour le monde entier. " Dans les circonstances actuelles, pensez-vous qu'il soit encore possible de poursuivre une activité spirituelle en dehors du contexte de cette crise extraordinaire ? En d'autres termes, est-il encore possible pour un individu de poursuivre une quête d'éveil personnel ou de transformation personnelle seulement pour le bien de lui-même? Ou bien est-ce qu'aujourd'hui, cela a encore un sens qu'un individu sincère poursuive une recherche d'éveil sans que cette recherche soit l'expression d'une relation profondément engagée avec la vie dans son ensemble ?
BG: De nombreuses métaphores décrivent l'éveil comme quelque chose à obtenir pour soi. Je pense que ces métaphores sont datées. Je crois que nous avons évolué au point où l'unicité de la vie fait désormais partie intégrante de notre conscience, que l'on soit sur un chemin de transformation individuelle ou non. Si j'utilise encore le moine comme métaphore, il m'apparaît maintenant que cette métaphore renvoie à la poursuite de l'éveil en vue de la transformation du monde et plus seulement du soi personnel. Que nous le réalisions ou non, je crois que tout au fond de notre conscience nous savons que nous ne sommes pas des individus mais bien véritablement le monde, une parcelle du tout. Les pratiques qui visent à l'éveil doivent donc, selon moi, mener à l'action dans le monde.
AC: Vous pensez donc qu'il n'est plus possible de poursuivre l'éveil seulement pour soi dans le contexte actuel?
BG: C'est exact. Je crois d'ailleurs que ceux qui continuent à penser que l'on peut rester à l'écart du monde, pour ainsi dire, finissent dans la frustration. Je suis d'accord avec ce que vous avez dit tout à l'heure, à savoir que le monde est un système clos et que tout ce qui s'y passe affecte le monde dans son ensemble. Oui, toutes nos actions affectent le monde tout entier et il n'y a pas d'actions, y compris les pratiques visant à la transformation ou à l'éveil, qui n'affectent le monde dans son ensemble.
AC: Dans L'Art de la Paix, vous décrivez la perspective éveillée comme un état de non-savoir. Vous dites " quand nous vivons dans un état de savoir plutôt que de non-savoir, nous vivons dans un état figé où les idées que nous avons par rapport à ce qui devrait arriver nous empêchent de voir ce qui se passe réellement. Nous devenons irrités parce que nos attentes ne sont pas satisfaites. La vérité est que, quoi que nous pensions, nous ne contrôlons jamais rien et les choses arrivent comme elles arrivent. Dans un état de non-savoir, nous vivons sans être attachés à nos idées préconçues, sans attendre de gain ou de perte. " J'aimerais vous demander quelle est la relation entre d'une part, cet état de non-savoir où l'on n'escompte aucun gain, aucune perte, et d'autre part, cet éveil de la conscience spirituelle, cette conscience qui nous pousse à transcender l'ego et l'égoïsme et à ne plus vivre seulement pour soi mais pour les autres? Comment n'avoir aucune attente que les choses changent pour le meilleur et cependant être toujours prêt à agir et à répondre à l'ignorance et à la souffrance que nous voyons dans le monde autour de nous ?
BG: Je crois que si nous sommes vraiment dans cet état, cet état de non-savoir, nous allons faire la chose la meilleure qui soit. Nos actions seront " guérisseuses " bien que je ne sois pas certain que ce mot soit très bien choisi.
AC: Pouvez-vous cependant en dire un peu plus sur la relation qui existe entre d'un part, ne pas savoir, ne pas avoir d'attentes et d'autre part, l'éveil de la compassion, cette passion de répondre à l'ignorance et à la souffrance que nous voyons dans le monde autour de nous ?
BG: Je pense que le désir de répondre vient avec plus de passion de l'état de non-savoir que de l'état de savoir.
AC: Pourquoi ?
BG: C'est plus immédiat. Dans l'état de non-savoir, la souffrance qui m'apparaît devient partie de moi-même. Il me faut, dés lors, prendre soin de cette souffrance car c'est moi qui souffre, ce n'est pas séparé de moi. Si en revanche, j'ai une idée préconçue quant à la façon dont je suis censé répondre, j'ai créé une séparation par rapport à l'expérience elle-même, par rapport à la chose elle-même. Je me retrouve alors pris au piége des " je dois " et des " je ne dois pas " de ma compréhension mentale au lieu de ressentir cette expérience et d'y répondre directement.
AC: Vous dites "la réponse appropriée va émerger" et je vous crois et suis en plein accord avec cela. J'aimerais cependant encore vous demander de préciser quelle est, du point de vue du Dharma, la relation entre cet état de non-savoir et l'éveil de la conscience qui transcende l'ego?
BG: Il me semble que les deux états sont le même. Cet état n'est pas passif mais très actif au contraire. Cet état actif est de porter témoignage. Ce serait ma façon de l'aborder. Au lieu d'attendre que quelque chose se produise, c'est dire " là, maintenant, du mieux de mon possible, je vais aborder cette situation dans un état de non-savoir." Je crois que cela vous donne la meilleure possibilité d'agir. Ça permet à chacun d'agir depuis son état d'éveil. Et c'est aussi de témoigner de la souffrance, de ne pas la fuir. Témoigner est vraiment important, c'est s'asseoir avec cette souffrance, pas nécessairement physiquement, mais faire corps avec elle, et essayer en même temps de l'aborder depuis cet état de non-savoir. D'abord, demeurer avec et témoigner, alors seulement on peut agir. Nous sommes tous attachés à certaines choses et c'est pour cette raison que je dis toujours notre degré d'éveil est fonction du degré de passion dont nous sommes pris pour le monde entier. Cette passion s'éveillera. Demeurez avec elle, témoignez de ce qui surgit. De cela découlera nécessairement une action.
AC: Vous êtes un maître Zen et un enseignant de méditation. Dans la méditation bouddhiste, le but est de réaliser et de faire l'expérience de la vacuité du soi. Quelle relation existe t-il entre la réalisation de la vacuité et l'éveil de la compassion?
BG: Je considère la compassion comme le fonctionnement de cet état de vide. Encore une fois, j'utilise le terme "non-savoir" comme synonyme de Sunyata ou vacuité. Dans le Zen, on pousse les gens vers ce que nous appelons la racine de la vacuité, son essence, qui est véritablement l'état de non-savoir. Car si je me sers de mots tels que Sunyata ou vacuité ce ne sont que des...
AC: ... Concepts.
BG: Des objets du mental, oui. Mais le fonctionnement de cet état est ce que j'appellerai la compassion.
AC: Pourquoi cela ?
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