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Un philosophe du changement
entretien avec Yasuhiko Kimura

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Une culture de la transformation

WIE : Ken Wilber, dans son nouveau livre Boomeritis, écrit : " Les psychologues qui observent le cours de l'évolution d'une vie humaine constatent que la plupart des individus traversent une série de transformations majeures de la naissance à l'adolescence, après quoi le processus de transformation tend à s'estomper. Bien que de nombreuses translations horizontales se produisent en conséquenceles "saisons de la vie", les transformations verticales vers des niveaux plus élevés tendent à s'arrêter complètement. Depuis l'âge de 25 ans jusque vers 55 ans, très peu de transformations verticales ont lieu. " Il conclut : " Il est presque impossible de faire se transformer un être humain adulte. " Et Dee Hock, dont j'ai parlé précédemment, dit également dans ce numéro qu'il y a tellement de résistance au changement chez les individus qu'il nous faudrait probablement plusieurs cataclysmes pour nous pousser à commencer sérieusement à transformer notre vie. Etes-vous d'accord avec cette estimation très basse de notre capacité de changement ? Et si oui, pouvez-vous dire pourquoi la transformation humaine est si difficile ?

YK : Tout d'abord, dans l'ensemble du système éducatif et dans notre culture, la transformation n'est pas un thême d'intérêt majeur. Bien sûr, aujourd'hui, vous et moi et beaucoup d'autres parlent de transformation, d'éveil, de spiritualité, mais ce groupe n'est encore qu'une petite minorité de gens. Dans notre société, la plupart des gens ne savent même pas que la possibilité d'une transformation spirituelle existe. Les enfants apprennent des adultes, et ce qui est mis à leur disposition est ce que Ken Wilber appelle la translation horizontale, qui est plutôt une extension du même type d'expérience et d'information qui se répète. La transformation verticale, elle, pourrait avoir lieu dans l'Himalaya, dans un ashram, un monastère, là où vont des gens un tout petit peu excentriques, mais cela ne fait pas partie de la culture commune.

Donc je pense que Ken Wilber, Don Beck et quelques autres apportent beaucoup à l'humanité par leurs écrits, qui sont très accessibles. Ils aident à propager dans la culture humaine générale les notions d'évolution et de transformation, et ceci est indispensable pour notre prochain pas évolutif. Sinon, ce ne serait qu'un phénomène local, car la plupart des gens ne disposent d'aucun modèle ; ils ne savent pas, simplement. Je vais vous donner un exemple plutôt mondain. Maintenant, les gens commencent à manger du sushi dans ce pays. Venant du Japon, je suis parfois consterné par le genre de sushi qu'ils consomment. Mais ils pensent que c'est du vrai sushi parce qu'ils ne connaissent pas la vraie marchandise. Ils n'ont jamais eu l'occasion d'y goûter. Et la plupart des gens n'ont pas eu l'occasion de goûter aux possibilités de transformation de l'être humain, ou d'en entendre parler. Même pour des gens très intelligents et cultivés, la transformation est un concept complètement étranger. Donc ça, c'est quelque chose qu'il faut changer.

WIE : Et pourtant, même pour les gens qui sont au courant de ces modèles de transformation, ce type de connaissance en lui-même ne semble pas suffisant pour donner l'élan du changement. Quels autres facteurs rendent-ils la transformation difficile aux êtres humains ?

Y K : Eh bien, moi qui suis japonais, j'ai été élevé dans le système d'éducation occidental, où nous baignons profondément dans une pensée de type réductionniste et dualiste. Donc, quand nous parlons de transformation, nous concevons séparément la transformation de l'individu et la transformation du monde. Et il y a une différence, mais les deux sont complémentaires. L'une n'existe pas sans l'autre. Donc, un point extrêmement important est qu'il ne peut pas y avoir de transformation authentique du monde sans qu'il y ait un effort individuel de transformation de soi. Il est essentiel pour les gens qui sont engagés dans la transformation du monde d'avoir le désir d'être transformé dans le processus même de leur engagement. Mais en fait, si des gens vont un peu partout et se démènent pour changer le monde, individuellement il restent bloqués là où ils sont. La transformation implique toujours et nécessairement une transformation de soi-même en même temps que de l'environnement. Mais ce n'est pas ce que je constate. Les gens restent enlisés dans leurs positions, qui ne changent jamais.

Donc, tout d'abord, nous n'avons pas une culture où la transformation soit un thème essentiel dans les conversations qui portent sur le sort de l'humanité. Ensuite, la plupart des gens ne désirent pas se transformer pendant qu'ils transforment le monde.

WIE : Pour ce numéro, nous avons notamment rencontré le psychologue Robert Kegan. Il parle d'une force qu'il appelle " équilibre dynamique ". Voici ce qu'il écrit :
Est-ce que tout effort en vue d'un changement personnelle nôtre ou celui d'autres personnes que nous cherchons à dirigera des chances d'être efficace si nous sommes ignorants de cette (...) force qui existe dans la nature et qui nous rend réfractaires au changement ? Plus précisément, y a-t-il la moindre probabilité de changement si nous ne saisissons pas comment cette (...) force de résistance s'exprime dans les circonstances particulières de notre vie ? Malheureusement, l'un des facteurs qui rendent cette compréhension si difficile, c'est que nous tendons à être captifs de nos propres systèmes immunitaires. Nous vivons à l'intérieur d'eux. Nous ne les " avons pas " ; ce sont eux qui " nous ont ". Nous ne pouvons pas les voir parce que nous sommes complètement pris par eux. (...) Comment pouvons-nous garantir les conditions les mieux à même de favoriser un véritable changement, un changement qui échappe à cette force de pesanteur immunisante qui est constitutive de notre équilibre dynamique, un changement qui nous conduit vers de nouvelles concentrations d'énergie, des capacités accrues et une plus grande complexité ?
Que dites-vous de cette notion d'équilibre dynamique, ou énergétique ? L'avez-vous observé en vous-même ou chez les autres ?

YK : Eh bien, c'est similaire à ce qu'Andrew Cohen appelle l'ego, ou à l'homéostasie : c'est ce point d'où on ne veut plus bouger une fois qu'on y est arrivé. Ce phénomène existe bel et bien.

WIE : Et que faut-il faire à ce sujet ?

YK : Vous voyez, tous les êtres conscients et cognitifs sont des êtres qui cherchent un sens. D'une façon ou d'une autre, nous essayons de donner un sens à la vie. Mais à moins de trouver du sens dans ce que nous faisons, nous n'allons pas persister longtemps dans cet effort.

Cependant, certains trouvent du sens dans l'acte lui-même de transformation. Et si l'on considère que l'évolution consciente, la croissance continue et la transformation sont le sens essentiel de la vie, alors on s'engagera dans l'acte de transformation. Mais pour la plupart des gens, la transformation ne fournit pas de sens. " Ça sert à quoi de croître et de se transformer continuellement ? Je suis très bien là où je suis. J'ai ma maison, mon travail, donc laissez-moi tranquille. Et n'essayez surtout pas de détruire cet édifice de sens que j'ai construit au long des années. " Et je respecte cela. C'est humain. Ils ont réussi à trouver un certain sens à leur vie, et ils ne veulent pas changer. Ils ne veulent pas découvrir que ce qu'ils pensaient avoir un sens n'en a peut-être finalement pas du tout. Mais la transformation, la transformation continue, cela implique de continuellement dissoudre le sens précédent de notre vie, et de recréer notre vie à neuf. Il faut en venir à reconnaître que le sens central de notre vie est le processus évolutif lui-même. Et si nous ne construisons pas une culture basée sur ce point de vue, les gens ne s'engageront pas de façon continue dans un processus évolutif syntropique (anti-entropique). Ils voudront rester dans cet équilibre dynamique, ou plutôt statique.

UN APPEL À S'ÉVEILLER

WIE :
Donc, vous dites que le but est d'arriver au point où le sens que l'on se donne, en tant qu'être humain dans le monde, correspond en fait à un engagement continu dans le processus de transformation lui-même.

YK : C'est vrai. Pour ma part, j'ai été assez fou pour me raser la tête quand j'avais dix-huit ans, aller dans un monastère, puis passer trois ans en Inde et cinq mois dans l'Himalaya, tout seul. Pourquoi ? Parce que je trouvais un sens au processus de transformation lui-même.

WIE : Une autre façon de le dire est que nous devons embrasser entièrement le processus du changement.

YK : Oui, pour ne jamais rester bloqué dans une position, quelle qu'elle soit. Extase signifie " action d'être hors de soi ", c'est être débloqué, en sortie continuelle de stase. Il s'agit donc de s'engager dans une vie ex-tatique.

WIE : Il semble que pour vivre de cette façon, on ne devrait pas seulement transcender continuellement en soi-même tout mouvement vers le repos ou la stase, mais aussi résister à la tendance culturelle vers l'inertie. En fait, vous avez parlé d'une " conspiration de la médiocrité " dans notre culture au sens large, une conspiration contre laquelle chacun d'entre nous devrait lutter. Pouvez vous nous expliquer ce que vous voulez dire par là ?

YK : Oui. La médiocrité n'est pas d'être moyen ; la médiocrité est de se conformer à la moyenne. Et si votre système de valeurs et le sens que vous donnez à la vie est de vous ajuster à la société, de vous y faire une place confortable, etc., on peut dire que vous complotez avec les autres pour vous conformer à la moyenne. La médiocrité prend place quand se conformer à la moyenne devient le sens le plus élevé de la vies'ajuster, réussir dans la société telle qu'elle est, bien gagner sa vie et y être heureux. Et tant que quelqu'un ne réalise pas que la réussite à ce niveau est vide de sens, il ou elle ne va pas se raser la tête pour devenir moine ou nonne, ou aller à la rencontre d'un maître spirituel. Ça, c'est le constat élémentaire. Mais même dans la communauté Nouvel Âge et la culture spirituelle d'aujourd'hui, le complot de la médiocrité existe bien.

Vous savez, la première fois que je me suis intéressé à la revue What is Enlightenment ? c'était en lisant le numéro où vous parliez de la spiritualité authentique [WIE n° 12, The Modern Spiritual Predicament]. J'ai beaucoup aimé ce numéro. Et c'est exactement ce que l'on devrait examiner sans relâche. Ce qui manque à la communauté dite Nouvel Âge, c'est une vraie rigueur intellectuelle. Si on se sent bien, on est éveillé. Ici les sensations ont pris la place de la conscience lucide. Et cela s'infiltre dans toute la culture. C'est médiocre, et c'est une conspiration pour la médiocrité, et ces gens qui complotent très bien peuvent devenir d'excellents orateurs dans le circuits des conférences et faire beaucoup d'argent.

WIE :
Avez-vous vous-même été l'objet de cette conspiration ?

YK : Oui. Et même au Twilight Club, en particulier avec les gens qui étaient là avant que je n'arrive sur la scène. Je vais vous raconter une curieuse anecdote. Je suis venu dans ce pays quand j'avais vingt-huit ans, il y a dix-neuf ans, et j'ai participé à l'une de ces grandes rencontres " New Age ". Ils parlaient alors du " centième singe ". Tout le monde avait son mot à dire là-dessus, et moi j'ai dit dans mon anglais maladroit : " Et qu'en est-il du premier singe ? C'est plus important pour nous de nous battre pour être le premier singe que pour être le centième. " Personne n'a apprécié. Puis quelqu'un du groupe s'est adressé à moi plus tard et m'a questionné sur mon passé, ma formation. " Si vous vous rasez la tête encore une fois, m'a-t-il dit, si vous portez une robe de moine, et si vous me prenez comme imprésario, je vous rendrai riche et célèbre ". Je lui ai répondu " non merci ". Mais quand on voit ces gourous qui viennent de l'Inde, du Tibet, du Japon, je suis désolé de le dire, mais la plupart sont très médiocres. Ceci est mon expérience. Donc à ma façon, dans mes écrits, je n'ai cessé de parler de cet aspect particulier de la spiritualité contemporaine.

Mais la conspiration pour la médiocrité existe dans tous les secteurs de la société. J'ai beaucoup d'amis dans le domaine de la physique, des sciences, qui ont la même expérience.

WIE : Certains experts et érudits appellent déjà le 11 septembrele désastre qui a eu lieu l'an passé au World Trade Centerla fin de l'âge post-moderne, un appel au réveil mettant en cause notre culture et demandant une nouvelle façon de penser en rapport avec la complexité extraordinaire du monde actuel. En fait, Don Beck a récemment parlé de ce jour comme d'un tournant de l'histoire. Aussi je voulais vous demander si vous voyiez des signaux à l'horizon indiquant qu'une transformation de la conscience humaine était actuellement à l'œuvre dans notre culture.

YK : Oui, c'est véritablement un appel à s'éveiller. Beaucoup de gens, globalement, sont devenus conscients des dysfonctionnements des systèmes existants, et du fait qu'aucun effort, aussi immense soit-il, ne pourra résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés, à partir du moment où il reste basé sur l'ancien paradigme. Ces problèmes ont été un facteur intéressant de stress positif. Nul besoin d'être un expert ou un éveillé pour constater les dysfonctionnements de notre société.

Après l'événement du 11 septembre, pour simplifier, il y a eu essentiellement deux types de réaction. Pour utiliser le vocabulaire de la Dynamique en Spirale, l'une a été de type " bleu ", plutôt militariste, et l'autre réaction de type " vert ", plus libérale et égalitaire. À la Maison Blanche aujourd'hui nous avons une organisation relevant du " code bleu ", et les gens qui critiquent le gouvernement de Bush sont plutôt codés en " vert ". Les autres voient qu'aucune de ces deux approches ne va résoudre le problème. L'approche militaire ne va pas résoudre le problème, pas plus que les efforts de tendance égalitariste pour comprendre les Arabes. Il y a quelque chose d'autre qui est nécessaire. Et les gens peuvent le voir.

Vous voyez, nous voulons avoir un monde nouveau fondé sur notre vision la plus profonde et la plus créative, la vôtre et la mienne, pour nous-mêmes et pour l'humanité. Et ce type de pensée ne peut être compris que par des penseurs " intégraux ", ceux qui ont atteint la deuxième phase ou le " Second Étage " dans le modèle de Don Beck. Donc, l'événement du 11 septembre peut aussi être envisagé comme un appel aux penseurs de ce niveau plus élevé pour qu'ils se regroupent afin d'avoir un véritable impact sur la société. C'est le but fondamental du Twilight Club. Ce que nous essayons de faire est de rassembler tous ces penseurs, les encourager à se soutenir les uns les autres dans leur travail respectif, de façon à créer réellement une nouvelle culture, que nous nommons " intégrale " et qui appartient à un nouveau stade de conscience, en accord avec la direction motrice de l'évolution, et ainsi opérer un véritablement changement dans l'ensemble de la culture humaine. Pendant ces quatre dernières années, c'est exactement ce à quoi nous nous sommes appliqués, mes collègues et moi-même. Donc, oui, le 11 septembre peut être vu comme un moment décisif pour l'émergence d'un nouveau type de civilisation. Mais il reste encore énormément à faire.






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