|
|
|


Un philosophe du changement
entretien avec Yasuhiko Kimura
[page précédente]
INTÉGRER L'ÉVEIL
WIE : Je voulais vous poser quelques questions
à propos de la Dynamique en Spirale cette
théorie du développement humain, émise
originellement par Clare Graves et développée
récemment par Don Beck (interviewé dans ce même
numéro de WIE). Je sais que vous avez
utilisé la Dynamique en Spirale dans votre propre
travail, et que vous avez ajouté au moins deux niveaux au
développement spirituel envisagé par Don Beck dans
son modèle de base, qui inclut huit niveaux (et fournit
les prémices d'un neuvième niveau). Pouvez-vous
nous parler de ces deux étapes supérieures de
développement spirituel, et nous dire pourquoi vous
pensez qu'elles doivent être ajoutées à son
modèle ?
YK : J'ai participé au
séminaire donné par Don Beck en 1999, et
c'était la première fois que je voyais un
modèle de l'évolution qui ait derrière lui
trente, quarante ou cinquante ans de recherches. Clare Graves,
Don Beck, Chris Cowan qui a précédemment
travaillé avec Don Beck, et bien sûr Ken Wilber ont fait
des recherches étendues. Il ne s'agit plus seulement de
spéculation. Le modèle est véritablement
basé sur des êtres humains réels et sur leur
expérience. Donc, pour moi, la valeur de la Dynamique en
Spirale est que nous pouvons utiliser ce modèle aussi
bien dans un but de transformation sociale que de transformation
personnelle.
Avant de rencontrer Don Beck, j'avais mon propre modèle
de l'évolution, qui ressemblait beaucoup à ce dont
il parle. Il parle d'une première grande phase de
développement (ou " Premier Étage ") comprenant
six niveaux, et d'une deuxième phase comprenant
essentiellement deux niveaux. Mais dans mon modèle, il y
avait neuf niveaux, c'est-à-dire un de plus. Quand on lit
attentivement la description du dernier niveau de la dynamique
en spirale, on voit que des gens sont allés
au-delà. J'ai moi-même rencontré des personnes qui
en fait sont allées au-delà de ce que j'appellerai
Homo Sapiens Holisticus, qui correspond au dernier
niveau de la Spirale, le niveau nommé " turquoise ".
J'appelle l'étape suivante Homo Sapiens
Universalis, qui est l'accomplissement de la promesse et de
la possibilité d'être conscient du Soi unique, un
état de conscience dont a parlé Richard Maurice
Bucke dans son livre Cosmic consciousness (" Conscience
cosmique "), publié il y a plus de cent ans. C'est le
niveau où le mouvement involontaire de la conscience cosmique
prend place pour la première fois. À ce stade, on
a l'expérience de l'illumination spirituelle, de
l'épiphanie cosmique et de l'éveil cosmique, et on
devient conscient de la source de l'être. On en arrive à
connaître la réalité causale de l'existence.
Il y a un certain nombre de légendes spirituelles (comme
celle de Babaji, peut-être, dont vous avez parlé dans
votre précédent numéro) qui pointent vers
une possibilité d'évolution encore
supérieure, Homo Sapiens Cosmicus, qui, à
mon avis correspond à un nouveau stade évolutif,
l'évolution de la conscience cosmique elle-même. Donc,
d'après mes propres observations et réflexions, je
dirais qu'il y a d'autres possibilités au-delà du
huitième niveau de la Spirale. Évidemment, les
individus de ce niveau devant être extrêmement rares, Clare
Graves n'a pas eu la possibilité d'en interviewer. Mais
à partir de ma propre expérience et de certaines
rencontres que j'ai faites, je peux déduire ces prochains
stades d'évolution du huitième niveau
décrit par Beck et Graves.
WIE : Y aurait-il encore d'autres niveaux
au-delà de ceux-là ?
YK : Oui, je le suppose, parce qu'il n'y a pas de fin au
processus de transformation, il n'y a pas de commencement et il
n'y a pas de fin. Je ne sais pas quelle est la forme que le
prochain niveau pourrait prendre, mais le processus continue. Je
ne pense pas qu'il nous soit vraiment possible de
connaître le stade qui se situe à deux niveaux
au-delà du nôtre. Un niveau plus loin est plus ou
moins le maximum de ce que l'on peut appréhender.
WIE : Comment progresse-t-on vers un niveau plus
élevé de développement ? Dans votre livre,
Think Kosmically Act Globally, vous écrivez :
" En fait, c'est seulement lorsqu'on atteint le stade
d'Homo Sapiens Integratus ( le " mème ", ou
code, dit " jaune " en Dynamique de la Spirale) que l'on
commence à avoir conscience de l'identité des
forces spirituelles qui agissent dans l'univers et dans notre
conscience ". C'est le stade du développement
intégral, ou " Deuxième Étage " du
modèle de Don Beck. Vous le décrivez comme suit :
" On devient conscient de l'interconnexion de toute
l'humanité à tous les niveaux de
développement, et on commence à intégrer
toute l'humanité en soi-même ". Est-ce une façon
de dire que la spiritualité, dans un sens, ne commence
vraiment qu'à ce niveau ?
YK : Dans mon livre, je me réfère
à des expérience extrêmes. À n'importe quel
niveau, il est possible de faire ces expériences, mais
tant que l'on n'a pas atteint le stade Homo Sapiens
Integratus, je ne pense pas que l'on puisse
véritablement intégrer cette force spirituelle,
cette vision profonde, dans notre mouvement évolutif.
WIE : Et qu'en conclut-on ?
YK : Eh bien, on peut rencontrer des gens qui ont eu
de ces expériences extrêmes, mais leur ego, d'une
façon ou d'une autre, s'en est emparé de sorte
qu'elles ne sont plus présentes. C'est devenu une
fortification de la structure de l'ego. Et très souvent,
ce qui arrive alors, c'est que les gens arrêtent net leur
évolution à cette étape. Il y a des gens
qui vivent toute leur vie sur les dividendes d'une seule
expérience spirituelle, écrivant des livres et
enseignant à partir de là. Donc, cet état
d'être, ou état de conscience, ou état
d'illumination, peut-être connu par n'importe qui. Mais,
à moins que votre apprentissage de type information ne
vous mène au stade de l'intégration, ou bien
à ce niveau de développement intégral dont
je parlais, vous ne serez pas capable d'intégrer cette
inspiration métaformationnelle dans votre être et votre
conscience. Donc vous ne serez pas capable d'en faire une
ressource créative, un moteur de transformation. En
revanche, si vous y arrivez, alors l'éveil devient un
commencement, une initiation vers une évolution et une
transformation plus profondes. Jusqu'à ce point,
l'illumination est comme un événement sporadique,
pratiquement accidentel.
WIE : Vous dites, en somme, qu'à ce niveau
intégral, vous êtes capable de prendre en charge
consciemment le processus de votre propre transformation.
YK: Oui. C'est ce que P. D. Ouspensky et de nombreux
autres veulent dire quand il parlent d'évolution
consciente. Cela commence avec l'initiation à la
perception de niveaux supérieurs du potentiel humain. On
se rend compte alors qu'il est possible d'aller beaucoup plus
loin dans la conscience, et l'on commence à apprendre
à participer à cette force spirituelle syntropique
(anti-entropique) qui existe dans l'univers. Beaucoup de gens
peuvent avoir de véritables expériences
spirituelles, mêmes les enfants. C'est ce qui m'est
arrivé. Mais je n'ai pas été capables de
l'intégrer, et cela est devenu de la souffrance. Mon ego
n'était pas assez mature pour se laisser aller, et être
capable d'intégrer cette expérience dans ma propre
croissance.
WIE : De la souffrance parce que vous étiez
conscient d'une possibilité différente ?
YK : Oui, parce que j'avais lu tellement de livres
à l'époque à propos de la
possibilité de l'illumination, à propos du Bouddha
et de toutes sortes de gens spirituels. Donc je savais qu'il y
avait quelque chose de réel dans mon expérience,
mais je ne savais pas quoi en faire. Puis quand quelque chose de
similaire mais de plus profond est arrivé plus tard dans
ma vie, alors le processus d'apprentissage, le processus
évolutif, a pu commencer.
WIE : Dans votre revue trimestrielle, The Cosmic
Light, vous avez écrit au sujet de
l'authenticité. Vous dites que c'est un
élément essentiel pour se préparer aux
stades supérieurs. Vous écrivez :
L'authenticité est fondamentale, plus fondamentale que
l'éveil spirituel. Sans authenticité,
l'éveil véritable n'est pas possible.
L'authenticité est l'état d'être engagé
à la vérité (...)
La vérité est simple, totalement simple (...) et
quelle que soit la simplicité avec laquelle
une vérité est énoncée, seuls ceux
qui ont pris par eux-mêmes le chemin de la connaissance et de
l'évolution peuvent la connaître et la comprendre
authentiquement. Le chemin de la vérité est le
chemin le moins emprunté (...) L'authenticité est
cette clarté d'être dans laquelle il n'est pas possible
de se leurrer soi-même.
Pourquoi l'authenticité est-elle tellement
fondamentale, et pourquoi est-elle plus importante même que
l'éveil spirituel ?
YK : Vous voyez, nous avons un mental très
astucieux, qui a d'immenses capacités pour s'abuser et
s'illusionner. L'authenticité est la force qui va
à l'encontre de notre tendance à nous illusionner
et nous duper nous-mêmes. Je cite souvent Ouspensky, qui dit que
le plus difficile dans la vie
est de savoir ce que l'on sait, savoir ce que l'on ne sait pas,
et savoir distinguer entre les deux. Etre conscient de cette
différence, et examiner réellement ce que l'on
connaît nécessite une certaine sorte
d'honnêteté et d'authenticité. Qu'est-ce que l'on
sait vraiment et qu'est-ce que l'on ne sait pas ? Se questionner
ainsi, voilà le genre de discipline que l'on doit exercer
dans sa vie. C'est essentiel pour tirer profit de nos
expériences spirituelles. Sinon, elles peuvent devenir de
nouvelles formes d'auto-mystification utilisée par l'ego.
Donc, il faut de l'humilité et une exigence
d'authenticité vis-à-vis de la
vérité de notre expérience. Et cette
authenticité nous conduit vers des niveaux de plus en
plus élevés, ou bien une connaissance et une
compréhension plus complètes de la
vérité qui nous a été
révélée.
Quand quelqu'un est vrai avec lui-même, est authentique, alors
il ou elle répond loyalement à cette pulsion
d'évolution tendant vers l'optimisation de soi, qui
existe en chacun de nous comme au sein de l'univers. Et cette
pulsion évolutive est un processus continu qui se
déroule sans fin.
|
 |

|