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Portrait d’un sage des temps modernes
Entretien avec Vimala Thakar

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Pendant que je bois le thé au citron qu'elle nous a servi, je ne sais plus bien comment interviewer cette femme si forte, mais son naturel et sa chaleur font vite s’évanouir mes doutes. Vimala est entièrement disponible à toute question, alors je me lance.
"Vimalaji", lui dis-je," de nos jours, beaucoup de personnes s’intéressent à la spiritualité, et pourtant il semble que seul un très petit nombre font l’expérience d’une transformation radicale de leur conscience et de leur vie."
Vimala me répond immédiatement : " Mon cher ami, c’est qu’ils ne dédient pas leur vie à la vérité qu'ils comprennent. Ils désirent les plaisirs de ce monde, être reconnus dans ce monde. La spiritualité est un de leurs désirs. Ce n'est pas la priorité suprême. Commencer immédiatement à vivre la vérité, tu comprends !
"Intellectuellement, les gens peuvent aspirer à l'émancipation ou à l'éveil, mais d’un point de vue émotionnel ils adorent avoir de petites attaches. Ils continuent à tisser la toile des servitudes. Ils veulent avoir une appartenance affective - par la famille, la religion. Au nom de la sécurité, ils créent ces loyautés affectives et un sentiment d'appartenance exclusive, alors qu'intellectuellement ils aspirent à la liberté absolue, l'éveil. Comment ces deux choses peuvent-elles cohabiter?
"Elles sont incompatibles, et pourtant les êtres humains qui deviennent des sadhakas, des chercheurs spirituels, mènent une double vie. Ils ne sont pas malhonnêtes - je parle d'une division intérieure. Ils se contentent d'être au courant, qu'il existe une libération, de lire sur ce sujet, d'en rêver. Ils en sont satisfaits parce que le mot 'libération' a le pouvoir d’enivrer, l'émotion créée par la signification de ce mot est une ivresse. Et ils se nourrissent de cette ivresse. Mais en fait, il n'y a rien dans les faits. Alors cette division intérieure produit ce phénomène pathétique qu'ils se retrouvent les mains vides, au soir de leur vie. Ils n'ont gardé que les coquilles vides des mots et non la substance intérieure de la libération."
Ses paroles sans équivoque m'arrêtent net. Elles sonnent juste, dans la bouche de quelqu'un qui a une profonde intimité avec la véritable condition humaine. "Que peut faire celui qui reconnaît que cette condition divisée est la sienne ?" lui demandai-je, avide de savoir quelle solution elle propose à cette question fondamentale.
"Il faut qu’il fasse sa propre éducation. D'abord en découvrant la division intérieure, ensuite, pour éliminer la division, il lui faut se purifier par l'éducation, car les impuretés sont le seul déséquilibre. Eduquer, sensibiliser, raffiner, purifier les aspects biologiques et psychologiques de notre être, alors je pense que la division intérieure disparaît." Elle conseille au chercheur de consacrer un minimum de trois, de préférence quatre heures par jour à la pratique spirituelle.
Nous abordons le sujet de l'attachement, et je fais la remarque que souvent une personne peut avoir une compréhension de la vérité mais rester quand même fortement attachée à certaines choses. Vimala m'arrête au beau milieu de ma phrase.
"Si l'attachement ne peut pas être dissout par la compréhension de la vérité, alors cette compréhension n'est que verbale. Sinon comment peut-il y avoir attachement ?"
Je poursuis pour apporter un éclairage à la question. "Je vous ai entendu dire qu’une fois que l'on a compris la vérité, tout attachement tombe sans effort, mais il arrive souvent que quelqu'un a une authentique compréhension ou réalisation de la vérité, et pourtant tout ses attachements, tout son conditionnement ne disparaissent pas d’un coup, entièrement."
"Ce n'est pas grave," dit Vimala, balayant mon objection. "Même après avoir compris la vérité, quelques personnes s'accrochent à l'illusion pour le goût du plaisir ou de la sécurité. Les gens ont peur de vivre; ils ont peur de mourir. L'aspiration intellectuelle pour la vérité est là, mais cette peur de la vie et de la mort est aussi présente. C'est pour cela que le résultat n’est pas la disparition de tout attachement. Si tel est le cas, la personne en question devrait au moins être consciente qu’il y a dualité en elle, il y a la compréhension de la vérité à un certain niveau mais aussi la présence de l’attachement. Si le désir de dissoudre ou d’éliminer l’attachement est réel, s’il y a cette conscience, cela aura une fonction d’aiguillon, qui gardera la personne éveillée. Il y aura présence de l’attachement, la personne agira par attachement, puis elle le regrettera. Cela continuera ainsi pendant un certain temps. Ce sera progressif. Cela dépend de la sincérité de la personne."
Je mentionne le fait que divers enseignements spirituels semblent considérer que le but final de la vie spirituelle est de demeurer dans l'Absolu, et donc ne sont pas du tout concernés par le monde du temps et de l'espace, par les relations humaines. Quand on a découvert l'infini, comment peut on vivre dans cette dimension et en même temps être en relation avec les autres et le monde?
Vimala répond avec passion : " Même après cette découverte, vous êtes toujours là dans votre corps, n'est-ce pas? Vous devez le nourrir, l'habiller, vous devez vivre dans le monde. Alors après la découverte, la compréhension, vient ensuite la conscience. C’est avec elle que vous agissez dans le monde de la limitation. Certains parlent de s'en échapper, de se retirer, mais même après s'être retiré on a besoin d'un endroit pour vivre.
"Après la découverte de la vérité – avec son parfum intime de conscience permanente que la vie est une danse entre le manifesté et le non manifesté, le limité et l'illimité, entre ce qui est mesurable et ce qui est non mesurable - vous êtes en relation avec les deux. Par la conscience vous êtes relié à l'Absolu, et par le corps, l'esprit et la pensée vous êtes relié au relatif. Relatif et Absolu - il n'y a aucune dichotomie ; ce ne sont pas des opposés.
"Le monde limité et la vérité absolue forment ensemble la plénitude de la vie. La vie est indivisible ; vous ne pouvez la fragmenter, vous ne pouvez la diviser. Alors il n'y a aucun problème dans la relation au monde limité. La malhonnêteté, la violence - vous les voyez telles quelles, et vous faites face. Vous vous devez de ne jamais coopérer avec la violence; vous devez décourager la haine, la possessivité, la domination. Vous devez encourager la psychologie de partage, une attitude de coopération et les valeurs de l’amitié. Vous le faites par votre vie, vous le faites en vivant."
Comment vivre en relation avec les autres ? "La vérité, répond Vimala, doit être vécue dans le mouvement de la relation ; elle ne peut être vécue dans l'isolement physique. On peut l’apprécier, on peut en parler, mais ce n'est pas la vie. Vivre c'est être relié, et lorsqu’on permet à cette vérité de s’exprimer sans peur, sans ambition, sans désir d’affirmation ou de domination, lorsqu’on permet à la vérité de circuler librement dans ce mouvement de la relation, alors il y a la plénitude que vous appelez éveil. C’en est la consommation. Il est facile de percevoir la vérité; mais très difficile de lui permettre d'être consommée dans votre vie. C'est comme un mariage non consommé." Son rire est profond et libre - je ne sais pas s’il est spontané ou si elle s'amuse de son analogie inhabituelle.
Je découvre avec intérêt que plusieurs de ses élèves vivent avec elle dans sa maison et qu’il s’agit là d’un arrangement formel ; ils ont demandé à vivre avec elle, et pour Vimala, son acceptation est un engagement qu’elle se doit d’honorer. "Un engagement - dire oui à quelqu'un, permettre à quelqu'un de venir vivre avec vous - est une chose très précieuse. Alors vous devez comprendre la personne, leurs préférences et leurs aversions, là où ils sont faibles, là où ils excellent."
"En voyant les forces et les faiblesses de vos élèves, est-ce que cela fait partie de votre engagement comme enseignante de réagir à ce que vous percevez en vos élèves?" demandai-je, curieux de savoir jusqu'à quel point elle s'engage personnellement avec ses élèves.
"Mon ami, lorsque vous voyez le potentiel sans fin contenu en eux, dont ils ne sont pas forcément conscients, alors vous répondez. Vous frappez sur leurs faiblesses afin que leur personnalité s’en libère. Vous essayez de créer des situations où le meilleur en eux peut émerger. Le rôle de l'enseignant et le respect de son engagement, de mon point de vue, m’oblige à frapper quand cela est nécessaire et à coopérer lorsqu’il est nécessaire de coopérer, que ça leur plaise ou non. S’ils ne sont pas d'accord, ils partent car il n'y a pas de l’attachement.
"C'est une question très importante, et je vous remercie de la poser. Car il faut parfois être très sévère. Il faut honorer la raison pour laquelle ils sont venus. Ils ne viennent pas simplement pour changer de lieu. Ils viennent parce qu’ils sont en quête. La relation entre l'enseignant et l'élève est une chose sacrée. Je suis très engagée par ce qui concerne la correction de leurs déséquilibres. Je ne me sens pas concernée par leurs larmes. Je les ignore tout simplement. Si leur ego est blessé, je l'ignore. Je suis engagée dans la mesure où ils n’oublient pas le but pour lequel ils sont venus. C'est une merveilleuse façon de vivre."
Je fis la remarque que bien que certains apprécieraient d’entendre cela, d'autres ne l’aimeraient pas du tout.
"Certains se retireraient, d'autres partiraient ; c'est leur droit. Les gens n'aiment pas être autonomes. Lorsque je les renvoie à eux-mêmes, beaucoup n'apprécient pas, ils ne peuvent pas le supporter. Ils sont venus chercher une sécurité. Et moi je dis : "Regarde. Si tu fais ceci, si tu fais cela, voilà le résultat. Maintenant choisis, fais ton propre choix."
"Le reflet que vous renvoyez à la personne révèle si son intérêt pour la libération est authentique", m’entendais-je dire, plus comme un commentaire spontané qu'une question.
Après une pause, elle dit gravement, non sans émotion, "Oui, et si vous croisez deux ou trois aspirants authentiques, votre vie a été vécue. Ce n'est pas le nombre qui compte."
L'atmosphère dans la pièce est vibrante. Pendant notre dialogue, un courant de méditation bien tangible est apparu et l’air vibre en silence. C'est une expérience rare d'être avec une personne qui est si disponible et présente et qui a une telle profondeur à partager.
Notre discussion se porte alors sur l'importance de la sangha , ou communauté spirituelle, en référence à ce dont elle parlait. Nous parlons de tout ce qu’on peut apprendre dans un tel environnement, alors que seul on ne peut recevoir un reflet exact des autres. Je suggère que de cette façon, une communauté spirituelle peut devenir un véhicule d'évolution très puissant.
"Je dirais que c’est la seule," dit-elle soudainement. Son intransigeance me stupéfie. Avant que je ne puisse imaginer les implications de cette observation, elle continue : "J’irais même plus loin, parce qu’ici, en Inde, on a accordé trop d'importance à l'isolement physique et la retraite. Les retraites et l'isolement physique sont utiles et pertinents comme processus d'éducation. Ils sont nécessaires, mais pas comme dimension où vivre."
Je suggère que si des individus se rejoignant en communauté ont véritablement une passion pour la vérité, une autre dimension de relation serait possible – ce ne sera plus alors un groupe de personnes se rejoignant simplement pour fuir ou pour se soutenir parce qu’ils n’ont pas la force de faire face à la vie.
"C'est juste," continue-t-elle avec passion. "Si ceux qui cherchent et qui explorent se rejoignent et commencent à vivre ensemble, alors une présence fertilise l'autre. Vous êtes vulnérable, exposé, alors vous êtes aux aguets tout le temps; il n'y a plus d’espace pour se tromper soi-même. »
"La vérité n'est pas une théorie; c'est un fait de la vie. La vérité vibre dans le mouvement de la relation. Le parfum de la paix peut être présent lorsque vous êtes avec les autres. J'ai passé des mois seule dans une grotte. Je connais ce genre de paix. Et quand nous sommes assis vous et moi, le parfum de la paix que nous ressentons à l’unisson a une tout autre qualité. Il est vivant."
"Dans la spiritualité, il n'y a rien à acquérir - juste à comprendre la vérité et à la vivre. Si vous cherchez avec sincérité, la vérité se révèle. Le 'je' a tout à perdre, rien à gagner. Et dans ce rien sacré où il n'y a personne, le Tout est révélé. Si ceux qui cherchent, ceux qui vivent ensemble dans une sangha , réalisent que la spiritualité n'est pas un mouvement d'acquisition mais un mouvement d'apprentissage, alors tout devient facile. Par cette approche de la spiritualité, une nouvelle dynamique naîtra dans la relation humaine."
La matinée m’a paru passer en quelques brefs instants, et tout d'un coup je deviens conscient de l’environnement, de la lumière vive du soleil qui se reflète sur les murs de la petite pièce. Je réalise à quel point j'étais captivé. Ce dont Vimala Thakar vient de parler – le parfum du silence ressenti dans l’union – est littéralement palpable et vrai. Et, de façon très évidente, vivant.






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