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«Enflammons-les!»
Portrait d’un sage des temps modernes


Entretien avec Vimala Thakar



Le passé de Vimala Thakar est une histoire extraordinaire. Elle me raconte son enfance et comment sa recherche spirituelle a commencé très tôt, à l'âge de 5 ans. Née dans une famille brahmane en Inde, elle voyait sa mère pratiquer un rituel de dévotion à la divinité et se demandait "Comment Dieu peut-il être cette petite chose, cette statue?" Alors elle questionna sa grand-mère qui lui dit que Dieu vivait dans la forêt. Vimala s’enfuit de chez elle pour aller courir dans la forêt à la recherche de Dieu, l'implorant de se révéler à elle.
Vimala attribue son approche libérale de la spiritualité à l’influence de son père, rationaliste pur et dur. A peine pouvait elle parler qu’il savait déjà que la vie de sa fille serait vouée à la libération. Quand elle eut 7 ans, il lui dit que sa dévotion à la spiritualité ne le dérangeait pas, mais lui fit promettre de ne jamais accepter aucun être humain comme autorité ultime, puisque la lumière de la vérité était dans son propre cœur. Il l'encouragea à visiter des ashrams, à rencontrer toute célébrité spirituelle et organisa lui même ces voyages. La spiritualité était acceptée dans sa famille, et son grand-père était un ami proche du célèbre Swami Vivekananda.
Elle fit l’expérience de retraites dans des grottes, elle explora la concentration et d'autres pratiques. Jeune femme, elle s'impliqua dans le mouvement Bhoodan - le mouvement "Land-gift" de Vinoba Bhave, qui encouragea les riches propriétaires à partager spontanément leurs terres avec les plus démunis. Elle voyageait sans cesse en Inde, s'adressant à des assemblées publiques pendant de nombreuses années. C'était lors d’une de ces tournées en janvier 1956, à Rajghat dans l’état de Kashi, qu'un ami l'invita à une série de trois conférences données par une figure spirituelle indienne de grande renommée, J. Krishnamurti. Celles-ci eurent sur elle un effet très puissant, et elle comprit sur le champs tout ce dont il parlait. Elle se sentait transportée jusqu'à à la source de la vie et n'avait plus du tout l'impression d'écouter un homme parler. Puis, elle alla l'écouter à Madras où elle eut avec lui des entrevues privées qui touchèrent profondément sa conscience, la catapultant dans un profond silence. De sa rencontre avec Krishnamurti elle me dit : "J'étais très heureuse qu'une célébrité mondiale confirme ce que j'avais appris. La première fois que je l'ai entendu parler, Krishnamurti ne m'apprit rien de nouveau. C'était une vérification de la vérité que j'avais comprise et j'étais très heureuse d'avoir rencontré une telle personne. Cette vérification s’écoulait de sa vie, de ses mots." A la suite de cette rencontre, elle finit par se sentir poussée à abandonner son travail avec le mouvement "Land-gift".
Dans son petit livre autobiographique "On an Eternal Voyage" écrit en 1966, Vimala fait le récit magnifique et émouvant de ses rencontres et expériences avec Krishnamurti. En 1959, ses oreilles commencèrent à lui causer de terribles soucis, provoquant saignements, fièvre et des douleurs insupportables. Après une opération sans succès, fin 1960, elle se résigna à mourir et se prépara, tout en se sentant intérieurement d'un calme étrange et impénétrable. Son dernier espoir était d'aller en Angleterre pour consulter des spécialistes. À ce moment, elle revit Krishnamurti qui lui proposa son aide. Il lui dit que sa propre mère lui avait souvent dit que ses mains avaient un pouvoir de guérison. Cette offre la rendait perplexe, car elle craignait de compromettre la pureté de sa révérence et de son affection pour lui comme enseignant en devenant son obligée. Mais après réflexion, elle accepta son offre et fut immédiatement soulagée par l'imposition de ses mains. La fièvre et les saignements cessèrent, et elle ressentit une libération précieuse de la douleur. Après quelques nouvelles séances, sa faculté auditive redevint normale.
Vimala se rendit quand même en Angleterre où les spécialistes confirmèrent sa guérison, et alla se reposer en Suisse sur l’invitation de Krishnamurti. Elle passa quelque temps avec lui à Gstaad. Elle souhaitait comprendre ce qui s’était passé lors de sa guérison. Au même moment, elle faisait l'expérience d'un grand bouleversement de conscience. Elle écrit : "Quelque chose en moi a été libéré et ne peut plus supporter des barrières. L'invasion d'une nouvelle conscience, irrésistible et incontrôlable... a tout balayé."
Persuadée que ce changement était aussi lié à sa guérison, son sentiment d’une dette envers Krishnamurti la mettait mal à l’aise. Il dut la convaincre que cela n’avait aucun rapport et que lui-même ne savait pas comment cette guérison s’était produite. Il lui dit : "Tu as écouté les paroles. Ton esprit est sérieux. Les paroles ont pénétré profondément ton être. Elle agissent depuis toujours. Un jour tu as réalisé la vérité. Qu’ai-je fait ?... Pourquoi en faire une histoire?"
Elle écrit alors une lettre ouverte à ses collègues et amis du mouvement "Land-gift" pour expliquer son départ. "Aucune parole ne peut décrire l'intensité et la profondeur de l'expérience par laquelle je suis en train de passer. Tout a changé. Je suis née à nouveau. Ceci n'est ni une illusion ni une réaction sentimentale à la guérison. C'est un phénomène stupéfiant... Tout ce qui a été transmis à notre mental depuis des siècles va devoir être abandonné... Je l’ai fait. Tout s’est évanoui."
Vimala rendit visite à Krishnamurti à Bénarès en décembre 1961. Il lui demanda ce qu’elle faisait, et elle lui dit qu'elle passait la plupart de son temps à parler avec des amis qui s’intéressaient à sa vie.
"C'est tout à fait normal," répond-il. "Mais pourquoi n'exploses-tu pas ? Pourquoi ne places-tu pas des bombes sous tous ces vieillards qui suivent de fausses pistes ? Pourquoi ne parcours-tu pas l'Inde ? Y a t’il seulement une personne qui fait cela ? Si il y en avait une demi-douzaine, je ne te dirais pas un mot. Mais il n’y a personne.... Il y a tant à faire. Il n'y a pas de temps à perdre... Va – crie du haut des toits des maisons : "Vous êtes sur une fausse piste ! Ce n'est pas le chemin de la paix ! "... Va et allume le feu en eux ! Personne ne le fait. Même pas un seul... Qu'est-ce que tu attends ?"
Elle fut secouée jusqu’au plus profond d'elle-même par cette conversation, mais elle sentait que "mettre des bombes sous les gens" ne suffisait pas. Il fallait certainement, pensait-elle, montrer aussi la ligne de conduite juste et indiquer comment reconstruire l'édifice. En parlant plus avant avec lui, elle finit par être convaincue et les idées qui la retenaient se dissipèrent, comme par exemple l'idée qu'elle devrait élaborer son propre lexique avant de parler en public, ou sa peur de commettre des erreurs. Le moment crucial était là et comme elle le dit elle même : "les braises se sont enflammées".
À partir de ce moment, elle se mit à voyager et à parler en public dans les divers pays européens où elle était invitée. Bientôt elle fut confrontée à l'opposition à la fois de ceux qui n'appréciaient guère de la voir parler en son propre nom et non en celui de Krishnamurti, et de ceux qui l'accusaient de le plagier.
Krishnamurti l'encouragea : " Je connais ce jeu. Ils me l'ont joué aussi. Ils veulent de l'autorité. Le monde n'est il pas malade ? Je craignais que tu doive passer par là. J'espérais que tu n'y sois pas obligée... Ce n'est pas facile de se tenir seul face au monde. C'est même très difficile. Et pourtant le monde a besoin de tels sannyasins, de vrais brahmanes qui se lèvent tout seuls, qui se lèvent pour la vérité. Tu sais, si j'avais de l'argent, je te le donnerais. Mais je n'en ai pas. Partout où je vais, je suis invité - je n'ai même pas un endroit à moi. "
Après cela , elle rencontra Krishnamurti de temps en temps, mais elle sentait que le moment de passer du temps avec lui était révolu "car tu ne peux vouloir retrouver quelqu'un que s’il est loin de toi." Depuis 1962, elle ressent en elle la présence de Krishnamurti. Depuis ce moment là, elle passe sa vie à parcourir le monde pour parler ou enseigner partout où elle était invitée, et cela jusqu'en 1991, lorsqu’elle décide de ne plus changer de place.






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